A l’écoute de mon jardin

A l'écoute de mon jardin

ALANDA GREENE nous appelle à écouter les plantes et la nature, et insiste sur la nécessité d’apprendre ce qu’elles ont à nous dire avant qu’il ne soit trop tard.

Carl Jung parlait souvent d’une expérience dont avait été témoin son collègue Richard Wilhelm, du temps où il vivait en Chine, au début du XXe siècle. Un village avait souffert d’une longue période de sécheresse. Après diverses tentatives infructueuses pour y remédier, les habitants décidèrent de faire appel au faiseur de pluie. Une délégation alla le chercher et le conduisit au village. Arrivé là, il demanda simplement à demeurer dans une petite hutte située à l’extérieur du village, sans être dérangé. Il y resta trois jours. Puis des nuages apparurent et répandirent une pluie bienfaisante et vivifiante sur la terre sèche.

«Mais comment avez-vous fait tomber la pluie ? » demandèrent les villageois. Il répondit: « Je n’ai rien fait. Je me suis assis et j’ai cherché à savoir d’où venait cette disharmonie en moi, depuis mon arrivée dans votre village. C’est le manque d’harmonie qui a provoqué la sécheresse. J’ai rétabli l’équilibre en moi et la pluie a pu venir.»

Si cette histoire était isolée, on pourrait la considérer comme une coïncidence étonnante, ou une invention. Mais on a des témoignages, dans le monde entier et à toutes les époques, que des sages ont provoqué ou interrompu la pluie et influencé d’autres phénomènes naturels. Aujourd’hui encore on signale de tels cas. L’omniprésence de ces récits atteste qu’il s’agit de phénomènes réels qui confirment l’ancien précepte : à l’extérieur comme à l’intérieur.

Une femme que je respecte beaucoup, qui enseigne et pratique la médecine chinoise et la thérapie par le son, nous rend attentifs à la crise de l’eau dans le monde. « Quand vous soignez un client, prenez soin de rétablir l’équilibre et la fluidité des liquides. C’est une façon d’améliorer la santé de la circulation de l’eau sur la Terre.» C’est ce qui s’appelle la sagesse de la connectivité.

Cette ancienne sagesse, on en a pourtant abandonné les enseignements, jugés puérils ou magiques; ils ont suscité les sarcasmes ou ont été ignorés. Mais cela ne change rien à ce principe fondamental : nous ne faisons qu’un avec cette Terre.

Par quel moyen pouvons-nous redécouvrir l’extraordinaire richesse de cette condition oubliée ? C’est une question que beaucoup d’entre nous se posent sous une forme ou une autre :

Comment retrouver le chemin de l’harmonie et de l’équilibre ? Comment agir avec sagesse pour rétablir de bonnes relations entre tous? Comment savoir quelles sont les actions sages?

J’ai récemment écouté une conférence du biologiste Kevin van Tighem, ancien responsable du Banff National Park, et auteur d’ouvrages primés. « Quand nous parlons de restauration, il faut y inclure la restauration de nous-mêmes.» Il rappelait que la science occidentale était divisée en de nombreuses disciplines, en connaissances spécialisées morcelées, où chacun voit le monde à travers sa propre fenêtre. Or il nous faut apprendre à penser au tout : «Nous devons briser les barrières pour tous nous réunir.»

Au jardin, je fais partie de ces humains qui parlent aux plantes, ce que nombre de jardiniers comprennent bien. Mais les plantes, me comprennent-elles? Ont-elles la capacité de ressentir et de réagir? Savent-elles que je leur parle ? Et plus important encore, est-ce que moi je sais quand elles me parlent?

« Où est la preuve que les plantes communiquent? » me demandent mes amis scientifiques. Ils se réfèrent aux preuves selon la méthode scientifique classique, où une expérience peut être répétée en laboratoire, pour autant qu’on suive le protocole.

Il existe des facteurs d’influence qui échappent à l’approche scientifique. Ce sont des conditions subtiles, qu’on ne peut pas répéter ni contrôler, pourtant elles agissent sur ce qui se passe. Et je ne vais pas interrompre mes observations et mes expériences sous prétexte qu’elles ne répondent pas à des critères que je trouve partiels et limités. Et surtout, je ne peux pas ignorer la riche histoire des peuples autochtones du monde entier, qui considèrent les plantes comme des êtres conscients capables de communiquer. Quand on cherche à savoir comment une plante médicinale a été découverte, les sages indigènes répondent: « C’est la plante qui me l’a dit.» Ils demandent aussi à la plante la permission de l’utiliser et, lors d’une cérémonie de guérison, écoutent sa réponse et s’y conforment.

Cela me fait penser à la communauté de Findhorn, en Écosse. Ses jardiniers ont obtenu de fabuleuses récoltes en écoutant les plantes et en suivant leurs conseils, car les plantes indiquaient elles mêmes ce dont elles avaient besoin.

À l’Université de Lethbridge, Leroy Little Bear, professeur émérite et spécialiste des Indiens Pieds-Noirs, déclarait récemment: «Nous n’y pensons pas souvent,  mais nous ne sommes qu’un tout petit grain dans le cosmos. Quand on compare notre planète, notre soleil, notre système solaire avec le reste de l’univers, ils n’ont rien de particulier. Nous sommes très ordinaires. Le cosmos est composé de forces énergétiques qui fluctuent constamment. Il se trouve qu’il y a sur cette Terre la bonne combinaison de forces permettant aux humains d’exister. C’est à cela que se réfèrent les anciens: notre existence résulte d’un ensemble de relations. Si l’on enlève quelque chose, l’ensemble est affecté.»

Leroy mentionna aussi qu’un étudiant aborigène de sa classe lui avait raconté que les membres d’une petite tribu d’Australie-Occidentale avaient consciemment pris la décision de ne pas se reproduire, parce que l’industrie avait tellement changé leur environnement qu’ils ne pouvaient plus continuer à être ce qu’ils étaient. Leroy ajouta : « J’espère que nous n’en arriverons pas là.»

Il y a des événements cosmiques et terrestres qui perturbent, transforment et détruisent l’environnement. L’histoire géologique et la tradition orale regorgent d’exemples. Ce sont des mécanismes gigantesques qui échappent à tout contrôle humain. Mais d’autres perturbations majeures sont les conséquences de notre comportement. En faisant nos choix, nous ne nous attendions pas à cet impact destructeur, nous voulions un résultat positif. Or nous constatons aujourd’hui que nos actions et nos créations ont déstabilisé et endommagé nos relations avec notre monde. Comment redresser la situation ? Comment parvenir à nous réconcilier avec la Terre ?

Un autre gardien du savoir des Pieds-Noirs, William Singer, qui réside dans la Blood Reserve, dans le sud de l’Alberta, est préoccupé par la disparition de nombreuses variétés de plantes et d’animaux sur sa terre. Dans sa jeunesse, William et son père, qui le formait au métier d’herboriste, utilisaient les plantes de leur environnement. « Je suis revenu au pays pour chercher des réponses. Il n’est pas possible de faire marche arrière, il faut donc nous adapter et trouver les moyens de le faire très vite. C’est nous qui sommes les réponses.»

Il y a des moyens de recevoir la connaissance. Pour cela, je dois apprendre – nous devons tous apprendre – à vraiment écouter la Terre, entendre sa sagesse et la laisser nous guider vers le rétablissement de l’équilibre.

Sachant tout cela, comment avancer? Le Bouddha a enseigné le Noble sentier octuple comme moyen de surmonter la souffrance de l’existence. L’action juste est l’une de ces voies. Mais comment la discerner? Comment faire confiance à des choix pour l’avenir, au vu de toutes les actions passées erronées?

Cela me renvoie au jardin, aux plantes, aux animaux et à la terre ; cela me ramène à l’intérieur. Je reconnais que ce n’est pas par la pensée que je peux trouver l’action juste. Réfléchir, délimiter, planifier et analyser – pour ne citer que celles-ci parmi les nombreuses qualités de notre esprit rationnel – sont des moyens de cognition étonnants, mais la connaissance et la compréhension qu’ils nous apportent sont limitées.

Einstein disait: « On ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celui qui l’a créé.» Nous avons besoin d’une autre façon d’utiliser notre esprit, d’une autre façon de percevoir l’action juste pour rétablir l’harmonie, l’équilibre et de bonnes relations.

Je sais que je ne sais pas. Mais je sais aussi qu’il y a des moyens de recevoir la connaissance. Pour cela, je dois apprendre – nous devons tous apprendre – à vraiment écouter la Terre, entendre sa sagesse et la laisser nous guider vers le rétablissement de l’équilibre.

J’aimerais apprendre à écouter ce que les autres créatures ont à nous dire, apprendre à me conformer aux messages qu’elles transmettent… Je m’y applique intensément, et le jardin est un parfait terrain d’exercice.

Barbara McClintock, lauréate du prix Nobel pour ses recherches sur le comportement génétique du maïs, déclarait qu’elle n’avait jamais rien fait d’autre que ce que le maïs lui avait demandé de faire. Elle savait écouter le maïs qu’elle étudiait. J’aspire à être capable de ce genre d’écoute.

Dans le jardin, j’apprends à écouter.
En méditation, j’apprends à écouter.

Nous ne pouvons revenir en arrière, mais notre avenir – tout comme celui de bien des espèces qui partagent notre maison, la planète Terre – dépendra de la façon dont nous avançons. J’aimerais apprendre à écouter ce que les autres créatures ont à nous dire, apprendre à me conformer aux messages qu’elles transmettent… Je m’y applique intensément, et le jardin est un parfait terrain d’exercice.

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