A la source de l’action – Interview exclusive de Pierre Rhabi – 2ème partie

A la source de l'action  - Interview exclusive de Pierre Rhabi - 2ème partie
Dans ce 2e volet, PIERRE RABHI évoque son engagement, ses projets qui visent à stimuler la conscience et le changement au sein de nos sociétés, et l’urgence de réajuster nos besoins à la réalité de la planète. Il nous parle aussi de l’importance d’aimer et de vivre dans la joie.

Q Dans la première partie de l’interview, vous disiez que votre action se poursuivait selon trois axes : une réflexion philosophique sur la société, une quête spirituelle et une proposition pratique. Est-ce que la création de « Colibris » en 2007 s’inscrit dans cette logique ? Comment a démarré ce mouvement et à quoi attribuez-vous son prodigieux développement ?

En 2007, avec plusieurs amis, dont Cyril Dion et Isabelle Desplats, nous avons souhaité engager une réflexion active et développer un mouvement citoyen pour répondre concrètement aux envies d’agir de celles et ceux qui souhaitent construire une société plus écologique et plus humaine. Aujourd’hui, ce mouvement a pris beaucoup d’ampleur! Les Colibris agissent selon trois axes: inspirer, relier et soutenir les citoyens engagés dans une démarche de transition individuelle et collective. Les Colibris mettent en œuvre de très nombreux projets que j’aurais du mal à tous vous présenter, il y en a beaucoup. On peut citer par exemple la Collection Domaine du Possible coéditée chez Actes Sud, les groupes locaux qui travaillent sur leur territoire à faire du lien et mettre en œuvre des projets concrets, l’université des Colibris qui propose des formations en ligne gratuites sur l’écoconstruction, la permaculture, l’agroécologie ou encore l’éducation. Et enfin la Fabrique, qui est une plateforme d’entraide citoyenne grâce à laquelle chacun peut offrir son temps, son talent, du matériel, ou un peu d’argent au service de projets inspirants. Bref, énormément de choses sont réalisées et je suis très heureux aujourd’hui du travail accompli et des quantités de projets concrets mis en œuvre. Ce développement s’est accéléré : les librairies et les bibliothèques sont aujourd’hui pleines de livres qui constatent les dérives, mais maintenant les gens ont envie de passer aux actes, de trouver des solutions, et c’est ce que proposent les Colibris!

Q Ces dernières années, vous avez soutenu des projets qui diffusaient les mêmes valeurs que les vôtres, notamment en Crète et au Maroc, pouvez-vous nous en parler ?

Effectivement, nous menons de très nombreuses actions. Un fonds de dotation a été créé en 2013 avec pour objectif de récolter des subsides pour nous aider à aider. Ce fonds est une petite structure qui reste attachée à « Small is beautiful ».

Nous soutenons, dans la mesure de nos petits moyens financiers, des initiatives qui partagent nos valeurs d’humanisme et de respect du vivant et de la biodiversité. Au Maroc, l’ONG Terre & Humanisme Maroc a créé un centre de formation à l’agroécologie, non loin de Marrakech. En Crète, en collaboration avec Kaligraines et Mélitakes, le Fonds de Dotation a aidé à la construction d’une éco-cabane pour héberger les volontaires. Le Fonds de Dotation Pierre Rabhi a aussi soutenu des projets portés par des ONG en Afrique, un autre dans la réserve Navajo dans le sud des États-Unis, et les actions du mouvement des Femmes Semencières.

Q Votre parcours de vie, vos réflexions, vos rencontres, vos lectures vous ont donc amené à placer l’homme et la nature au cœur de votre réflexion et de votre action. Quelles sont les idées qui vous portent ?

Je vous ai déjà dit ce que je pense de notre modèle de société esclavagiste. Cette espèce de troc « je donne ma vie contre un salaire ». On donne sa vie à un système qui n’est pas équitable : il y a une hiérarchie, de gros possédants et de grands démunis. Dans l’évolution humaine, le souci de la répartition et de l’équité n’a pas été très présent. Tout a toujours été fondé sur une hiérarchie de l’avoir, au détriment de l’être. Dans l’acquisition de l’argent, du « lucre », il y a des gens très haut placés, des gens tout en bas et des gens entre deux. Et tout cela établit une hiérarchie de destins que je ne peux pas tolérer, car je suis totalement révolté par le fait que l’argent puisse déterminer le mode d’organisation sociale. L’argent devrait être au service d’autre chose. Nous venons d’ailleurs de lancer une collection qui s’appelle les « Carnets d’alerte », pour essayer de faire comprendre ces problématiques dans une approche synthétique. Quand on a écrit celui sur la finance, Les excès de la finance ou l’art de la prédation légalisée, on a mis en évidence cette manière de légaliser et de normaliser « l’accaparement » : à partir du moment où je paie, j’acquiers tout légalement. Cette forme d’acquisition légale satisfait peut-être l’organisation sociale, mais pas la morale. Ce n’est pas parce qu’un individu a de l’argent qu’il peut acheter la forêt amazonienne, ou que les grands cartels peuvent accaparer et confisquer à l’humanité un bien qu’ils n’ont pas fabriqué.

Si l’humanité était « intelligente » – parce que malheureusement elle ne l’est pas – elle devrait reconnaître ce que la nature ou le divin nous a donné tout à fait gratuitement, comme un bien commun à tous les humains et à toutes les créatures vivantes. L’homme s’est auto-proclamé le meilleur, et à partir de là, il a défini les règles dans son intérêt, de façon totalement arbitraire.

D’autre part le monde masculin a complètement écarté la dimension féminine. Depuis des millénaires, nos sociétés reposent sur la subordination de la femme. Même la Bible relaie cette idée et soutient cette place de la femme. J’ai lu l’Ancien Testament, et il est difficile de rencontrer une femme qui « tienne debout ». Et c’est bien à Ève que l’on doit tous nos ennuis: quelle idée d’aller croquer cette pomme ! A suivi un bazar pas possible ! Donc on part de cette idée qui s’incruste, ensuite se pétrifie et finit par donner des certitudes.

D’abord Dieu est masculin, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas double, il ne serait pas tous les deux. À partir de là, une civilisation entière est influencée par des préceptes, des principes, des crédos arbitrairement établis. Cette asymétrie entre féminin et masculin crée le chaos et la destruction. La femme en tant qu’énergie créatrice, en tant que génitrice et mère de l’humanité est naturellement encline à protéger la vie, et il nous faut rendre hommage à ces gardiennes de la vie et écouter le féminin qui est en chacun de nous. Sans lui, il n’y a pas de changement possible.

Du coup, tous ces arbitraires-là ont construit cette société où la peur domine tout et où l’on se croit intelligent en fabriquant des armes, avec au bout l’apothéose de l’arme atomique. Quand on voit ça, l’intelligence de l’humanité n’est pas évidente. En fait, nous avons beaucoup confondu nos aptitudes avec l’intelligence. Des aptitudes nous en avons, mais de l’intelligence, non. Parce que si nos bonnes aptitudes avaient été régies par l’intelligence, tout serait dans un ordre intelligent.

Aujourd’hui nous en sommes très loin, puisque la tuerie et la violence sont mieux défendues que la vie. On encourage la violence par de nouvelles machines à tuer, et en plus on détruit la nature. Ce qui veut dire que le phénomène humain en tant que tel – une minute et demie à deux minutes sur les 24 heures de l’histoire de la Terre – est un véritable désastre. L’être humain est la catastrophe écologique numéro 1. J’ai coécrit un bouquin avec Jean-Marie Pelt, dans lequel il a fait une rétrospective de la manière dont la vie s’est organisée sur terre. Cela s’est fait dans la coopération et « l’associativité », un principe qui régit la nature et qui montre que la vie doit davantage à l’alliance qu’à la rivalité. Je dis souvent aux gens qu’un lion mange une antilope, mais qu’il n’a pas de banque d’antilopes. Il faut bien qu’il survive. Mais il ne survit pas par l’accumulation, il n’est pas dans la spéculation, il survit du fait de la nécessité à laquelle il est soumis, comme chacun de nous. C’est là la grande différence avec l’accaparement indéfini de quelques êtres humains qui confisquent à l’humanité un bien qui lui revient légitimement.

Q Vous parlez de décroissance, de la nécessité urgente de diminuer nos besoins et de la responsabilité de léguer un monde en meilleur état aux futures générations. Quelle est votre vision de ce que pourrait être la société de demain ?

J’ai en effet beaucoup dit sur le sujet de la décroissance, puisqu’en France on m’a poussé à me présenter aux élections présidentielles de 2002. Après bien des hésitations, en me demandant « mais qu’est-ce que je vais faire dans cette galère », j’ai fini par me présenter. La seule chose qui me motivait c’est qu’on puisse créer une dynamique, que cette candidature devienne le prétexte à un dialogue entre les gens. Il faut aujourd’hui que les citoyens parlent entre eux et ne fassent pas qu’écouter les politiciens. Je me suis donc dit que c’était une opportunité à saisir.

On a établi un programme qui était plutôt un manifeste : « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants, mais aussi quels enfants laisserons-nous à la planète ? » C’était un appel à l’insurrection des consciences: « Dépassons tous les clivages, tous les particularismes qui nous enlisent dans une fragmentation incurable, et essayons l’unité.» Notre programme était donc fondé sur tout ce qui peut contribuer à l’unité, à l’émergence d’un monde différent, à un changement de paradigme et, parmi les propositions, il y avait la fameuse « décroissance ». J’ai essayé d’expliquer ce concept de décroissance, mais ça n’a pas toujours été bien compris.

Quand nous avons lancé notre campagne, un certain nombre de politiciens nous ont entendus, nous ont rejoints, ont souscrit à notre programme, ce qui a été pour nous un immense encouragement. Toute notre démarche était centrée sur le débat public, et les gens ont parlé, discuté, échangé, dans une multitude de lieux.

Et puis le temps a passé… et l’idée de décroissance était mal comprise, peut-être qu’on n’a pas su l’expliquer… Mais ce qui est certain, c’est qu’une chose fondamentale avait été dite : nous ne pouvons pas, l’humanité ne peut pas avoir des prétentions illimitées, des appétits illimités dans un ordre, un système qui, lui, est limité. La planète ne peut pas reproduire la forêt au fur et à mesure qu’on la coupe. On ne peut pas réapprovisionner les mers en poissons au fur et à mesure qu’on les pêche, etc.

Certains ont adhéré à cette idée, d’autres pas. On n’a pas de statistiques sur l’impact de cette proposition, mais on a eu beaucoup de retours positifs. Je n’ai jamais démordu de cette idée que la décroissance était nécessaire. Pour moi, la simplicité, la sobriété représentent la vraie puissance, et c’est un choix conscient que chacun peut faire en faveur de la terre et de l’équité. J’ai alors écrit un ouvrage que j’ai intitulé Vers la sobriété heureuse. Mon éditeur m’avait dit qu’il serait miraculeux que ce type d’essai se vende à plus 4 000 exemplaires, et j’en suis aujourd’hui à 350 000…

On a établi un programme qui était plutôt un manifeste: «Quelle planète laisserons- nous à nos enfants, mais aussi quels enfants laisserons-nous à la planète ? » C’était un appel à l’insurrection des consciences.

Ça n’a rien à voir avec moi, c’est simplement qu’aujourd’hui les gens comprennent que vouloir une société complexe à laquelle on donne toute son existence, et être heureux en même temps, ça ne marche pas. Au contraire ! Les sociétés prospères n’ont jamais consommé autant d’anxiolytiques et de divertissements de tous genres. Du coup, les gens sont abrutis, peu présents à la réalité. Pourquoi? Peut-être parce que cette réalité leur fait peur. On cherche à s’évader par tous les moyens. Bien sûr l’évasion est plus facile que de prendre à bras-le-corps les problématiques et les traiter avec la rationalité et la détermination qu’il faudrait.

Aujourd’hui la conjoncture est difficile pour tout le monde, en tout cas en France où personne n’est assuré d’avoir du boulot dans 5 ans. On voit un délitement général du système social qui ne risque pas de s’arrêter. On pourra essayer tout ce qu’on voudra, ça ne changera rien : c’est la logique elle-même qui fait que ça ne peut pas s’arrêter. Ce qu’il faut maintenant, c’est prôner la puissance de la modération et considérer la modération et la sobriété comme les clés de notre survie. Développer la sobriété, c’est faire un choix juste, moralement et structurellement juste. C’est pour ça qu’il y a un engouement de plus en plus grand pour la simplicité… ce serait donc la simplicité, plutôt que la complexité, qui pourrait nous mener à la joie.

Q Pouvez-vous développer cette idée ? La joie est libre.

C’est quelque chose qui vient d’ailleurs, qui est d’une autre essence, d’une essence transcendante. Comme nous n’y avons plus accès dans notre société, nous remplissons nos vies par le plaisir. Je n’ai rien contre le plaisir, bien entendu, mais quand il devient industriel et éphémère, on le consomme comme le reste. Je connais des gens qui devraient être heureux et comblés parce qu’ils ont tout, mais quant à être profondément dans la joie…

Je trouve parfois la joie chez des gens qui n’ont presque rien, où chaque heure qui passe est une heure de félicité. Ils n’ont pas un instant d’accablement! C’est pour ça que croire qu’on peut atteindre par la voie matérielle quelque chose qui relève de la transcendance, c’est tout simplement impossible. Mais quand on n’a rien, on n’est pas heureux non plus. Avoir le nécessaire, c’est ça qui nous apporte un apaisement intérieur et qui prédispose à la joie.

Interview de Sylvie Berti Rossi

Dernière parution Cyril Dion et Pierre Rabhi, Demain entre tes mains, Actes Sud, 2017 www.pierrerabhi.org
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