La connaissance dans l’inconnaissance: Mystiques chrétiens et réflexions sur la connaissance

La connaissance dans l'inconnaissance: Mystiques chrétiens et réflexions sur la connaissance
BARBARA SONVILLA explore quelques pensées clés sur la connaissance et l’ignorance dans les œuvres de trois grands mystiques chrétiens occidentaux, Maître Eckhart, Nicholas de Cues et Thérèse d’Avila. Nous publierons cet article en trois parties, en commençant par Maître Eckhart.

L’ influence des traditions, des idées et des concepts spirituels indiens sur la littérature et la philosophie occidentales est vaste et bien connue. On connaît moins les traditions mystiques
propres à l’Occident qui, au-delà de la connaissance théologique, touchent à la découverte auto-expérimentale d’une relation intime et personnelle avec le Divin. Je présenterai ici quelques idées clés de ces trois penseurs remarquables, qui furent à la fois érudits, théologiens et mystiques. J’espère ouvrir au lecteur un peu de la richesse et de la profondeur de leur pensée. Elle représente un merveilleux témoignage de leurs expériences spirituelles et nous inspire le désir de faire nous aussi cette expérience.

Un esprit libre

Maître Eckhart (1260-1327), fut un mystique, un théologien et un maître spirituel dont le rayonnement eut une grande influence sur son époque. Sa carrière cumula l’écriture, l’enseignement (Universités de Paris et de Cologne), la prédication, la direction d’âmes
et le rôle d’administrateur dans l’Ordre dominicain.


«Le connaissant et le connu sont un dans la connaissance.» Maître Eckhart
Du fait de certaines formulations audacieuses, une partie de ses écrits fut proclamée hérétique par le pape Jean XXII. Sa pensée continua néanmoins d’alimenter tout un courant de mystique dite « spéculative » jusqu’à la fin du 16e siècle. Plus tard, son œuvre enthousiasma Hegel et Schopenhauer, qui,ira jusqu’à écrire que Bouddha, Eckhart et lui-même enseignent essentiellement la même chose. Il est considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands
mystiques « non-duels ». Son influence ne cesse de croître depuis que l’Occident s’est largement ouvert aux traditions spirituelles de l’Orient. Son «chemin de négation» et son désir intense d’éveiller les consciences à la spiritualité, dans une démarche personnelle de rencontre avec Dieu, pourraient être considérés comme un parallèle européen de la métaphysique orientale.
«La tâche morale de l’homme est un processus de spiritualisation. Toutes les créatures sont des passants, et nous sommes placés dans le temps pour que nous puissions, en faisant preuve de zèle dans les affaires spirituelles, ressembler à Dieu et nous approcher de Lui. Le but de l’homme est au-delà du temporel – dans la région sereine du Présent éternel.» (Sermons VII:
Morale extérieure et intérieure).

C’est dans ses Sermons que Maître Eckhart se révèle un penseur et un enseignant inventif et intuitif. Son objectif principal fut d’aider les gens à développer une spiritualité intime, profonde, et à maintenir vivante et active la vie de l’âme en Dieu.

Trouver Dieu à l’intérieur

Eckhart préconisait un mysticisme de la vie quotidienne. Il affirmait que chercher Dieu à l’extérieur de nous-même est une erreur ; au contraire, nous ne le trouverons pas hors de nous, et nous ne devrions le concevoir d’aucune façon, sinon en nous. Notre meilleure chance de trouver Dieu est là où nous l’avons laissé.
S’adressant à un groupe de jeunes gens, alors qu’il était lui-même relativement jeune, Eckhart leur dit: «Celui qui possède vraiment Dieu de façon juste, le possède en tous lieux: dans la rue, avec n’importe qui, aussi bien dans une église que dans un endroit éloigné ou dans sa cellule […] Le fait de saisir toutes choses de manière divine, et d’en faire quelque chose de plus
que ce qu’elles sont en elles-mêmes, ne peut être appris en fuyant, nous devons au contraire apprendre à maintenir une solitude intérieure, indépendamment d’où nous sommes et avec qui nous sommes.»
Et plus explicitement encore, il ajoute : «Soit un homme doit trouver Dieu dans ses travaux, soit il doit abandonner tout travail, mais comme un homme ne peut pas être sans travail dans cette vie, il doit apprendre à posséder Dieu en toutes choses.»

Équilibrer vie active et vie contemplative

Eckhart croyait qu’une vie vécue dans le monde, une spiritualité enracinée dans l’activité plutôt que dans la vision, rendait possible une plus haute forme de connaissance – plus élevée que l’extase contemplative qui n’est pas reliée à la vie ordinaire.
Dans son Sermon IX, qui traite de la vita activa (vie active) en opposition à la vita contemplativa (vie contemplative), il se réfère à une scène biblique (Luc 10 : 38-42), dans laquelle Jésus et ses disciples sont invités dans la maison de deux sœurs, Marthe et Marie. Marie reste assise aux pieds de son Maître, alors que Marthe s’occupe de recevoir au mieux Jésus et ses disciples. Dans cette scène, Jésus dit que Marie a choisi la meilleure part en s’asseyant simplement aux pieds sacrés de son Maître, dans le désir de ne faire qu’un avec l’Un (la vita contemplativa), alors qu’il dit à Marthe: «Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’alarmes de tant de choses». Eckhart réinterprète la scène de manière novatrice en disant que c’est Marthe qui en fait a choisi la meilleure part. Par la répétition du nom de Marthe, Jésus lui indique qu’elle a reçu deux dons (la vita activa et la vita contemplativa) et qu’en se précipitant pour recevoir Jésus elle vit sa vie dans sa plénitude. Eckhart l’explique ainsi: «L’une est parfaite, l’autre très fructueuse. Marie a été louée pour avoir choisi la meilleure part, mais la vie de Marthe était très utile, en servant le Christ et ses disciples. Il s’agit en fait du même labeur : nous devons nous enraciner dans ce même terrain de la contemplation pour le faire fructifier dans les œuvres, et l’objet de la contemplation est ainsi réalisé. […] Le but de Dieu, dans l’union de la contemplation, est la fécondité dans les œuvres ; car dans la contemplation tu te sers seul, alors que tu en sers beaucoup dans de bonnes œuvres.»

Néanmoins, Eckhart insiste sur le fait que «l’accomplissement le plus élevé dans cette vie est de rester tranquille et de laisser Dieu agir et parler en nous. » C’est un processus qui dépasse l’intellect; c’est celui dans lequel l’étincelle de l’âme perçoit le divin d’une manière qu’on peut au mieux appeler «inconnaissante ». Et, pour Eckhart, «il y a plus dans cette connaissance inconnaissante que dans toute compréhension ordinaire, car cette inconnaissance nous attire loin de toute compréhension des choses, et loin de nous.»

Inconnaissance n’est pas ignorance

Eckhart nous rappelle que, «pour accomplir cet acte intérieur, il faut rassembler tous ses pouvoirs dans un coin de l’âme où, à l’abri des images et des formes, on peut travailler. Il nous faut atteindre l’oubli et l’inconnaissance. Cette inconnaissance n’est pas ignorance, mais connaissance transformée; c’est en connaissant que nous arrivons à cette inconnaissance.»
L’œuvre d’Eckhart ouvre à un chemin contemplatif qui, au-delà de ce que nous comprenons habituellement par « contemplation», nous entraîne vers ce qu’on pourrait appeler «méditation». Eckhart nous engage à «nous enraciner dans ce terrain de la contemplation. […] Il y a certes un mouvement, mais pas plus d’un: il vient de Dieu et retourne à Dieu.
[…] Dans cette activité, nous sommes dans l’état de contemplation en Dieu.»
La pratique contemplative est au fond la pratique du détachement de toutes choses ; ainsi « il n’y a pas plus heureux que celui qui existe dans le détachement absolu. […] Le détachement est ce qu’il y a de meilleur, car il nettoie l’âme, clarifie le mental, enflamme le cœur et éveille l’esprit; il intensifie le désir, amplifie l’intuition divine qui confère les vertus et, en nous
séparant des créatures, nous unit à Dieu. »
Ce détachement se réalise par la contemplation profonde, en entrant dans l’essence sans forme qui précède la création et toute séparation. Le cœur détaché prie pour rien, car il ne désire rien que l’unité avec Dieu.

«La prière la plus puissante, voire même toute-puissante, et la plus digne de toutes, est le résultat d’un esprit tranquille. Plus il est tranquille, plus la prière est digne, profonde, efficace et parfaite. À l’esprit tranquille, toute chose est possible. Qu’est-ce qu’un esprit tranquille ? Un esprit tranquille est celui sur lequel rien ne pèse, que rien ne préoccupe et qui, libre de tout lien et de tout désir tourné vers soi, est entièrement immergé dans la volonté de Dieu et mort à la sienne.»


Cela est ; mais personne
ne sait quoi.
C’est ici et c’est là
c’est loin et c’est près,
c’est profond et c’est haut,
c’est donc ainsi
que ce n’est ni ça ni ci.
Le grain de sénevé

Source
Maître Eckhart in : Patrick Grant, A Dazzling Darkness :
Anthology of Western Mysticism (1985)
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