ENTRE STIMULUS ET REPONSE 3EME PARTIE

Entre stimulus et réponses partie3

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John Malkins s’entretient avec le Dr James R. Doty


Nous avons découvert précédemment l’avantage que représentait la compassion dans l’évolution humaine, et son impact sur nos réactions physiologiques. JAMES DOTY partage aujourd’hui avec nous de beaux souvenirs qui témoignent de la compassion et de la générosité inconditionnelle d’une femme remarquable qui l’a aidé dans son enfance à surmonter ses difficultés et à prendre son essor dans la vie.

Q Parlez-nous de votre enfance, avec un père qui buvait, dans un foyer où il y avait de la violence – des circonstances familières pour beaucoup de jeunes en Amérique – et de cette rencontre que vous avec faite un jour, dans un magasin de magie, avec cette femme, Ruth, qui allait vous montrer des techniques de méditation et de concentration. Elle vous a dit : «Je sais  comment changer une étincelle en une flamme», et «Cela va transformer ta vie.» Racontez-nous ce moment et comment il a changé votre existence.

Oui, ma vie a changé, ça ne fait aucun doute. Comme je l’explique en détail dans mon livre, j’ai grandi dans la pauvreté. Mon père était alcoolique et ma mère, partiellement paralysée à la suite d’un accident vasculaire cérébral, était chroniquement dépressive et a tenté plusieurs fois de se suicider. Ni l’un ni l’autre n’avait fait d’études supérieures, et nous vivions de l’aide sociale. Bref, ce n’était pas vraiment un milieu familial propice au succès.

Même si j’étais intelligent et que j’avais conscience, jusqu’à un certain point, de ce que je vivais, cela ne faisait qu’empirer les choses. Je sentais que je ne pouvais rien faire pour changer ma situation, que j’étais sans ressources et que je n’avais aucun accès à la connaissance. Je trimballais un sentiment de désespoir, d’impuissance, j’étais malheureux et en colère, et j’en voulais à mes parents.

Un jour, j’avais douze ans, je suis entré dans un magasin d’accessoires de magie. Derrière le comptoir, il y avait une femme que je décris dans mon livre comme une sorte de «Mère Terre». Elle était plongée dans un livre de poche et, quand je lui ai posé des questions sur certains objets, elle a levé la tête et s’est mise à rire. Elle m’a dit qu’elle ne connaissait rien à ces trucs de magie: la boutique appartenait à son fils et elle ne faisait que le relayer pendant qu’il faisait une course.

C’était une de ces personnes comme on en rencontre rarement, rayonnant de bonté et de gentillesse. Avec leur sourire radieux et leur façon de vous prendre dans leurs bras, elles vous mettent immédiatement à l’aise, elles vous calment. Elle a tout de suite senti que je devais être en difficulté; elle s’est intéressée à moi et m’a posé des questions, ce qui était inhabituel pour un gosse comme moi.

Nous avons parlé à bâtons rompus pendant quinze ou vingt minutes ; elle m’a interrogé sur ma famille, mes intérêts, mes espoirs, mes aspirations. Puis elle m’a dit: «Je suis là encore six semaines et si tu viens tous les jours, je t’apprendrai quelque chose qui pourrait changer ta vie.» J’aimerais pouvoir dire que je suis retourné la voir parce que j’avais eu une espèce de révélation, mais à vrai dire je n’avais rien d’autre à faire, et elle m’avait donné des biscuits pendant notre conversation. Alors je me suis pointé.

Évidemment, aujourd’hui, devant ce genre de situation – un adulte qui propose à un enfant de passer une heure ou deux dans une arrière-boutique – on verrait tout de suite une possibilité d’abus. Peut-être qu’on était plus innocents à l’époque, en 1968. Donc j’y suis allé. En repensant maintenant à nos échanges, il me semble évident que cette femme connaissait bien les pratiques issues des philosophies orientales. A travers ses propres expériences, elle avait compris qu’on pouvait transformer son cerveau. Même si on n’utilisait pas le terme à l’époque, il s’agissait bien de neuroplasticité.

Donc, les six semaines suivantes, nous avons passé chaque jour une heure ou deux dans l’arrière-boutique, et elle m’a appris quatre leçons, ce que j’appelle les «astuces de Ruth». Première leçon: se détendre physiquement. Ruth était d’avis que nos émotions se logent souvent dans nos muscles, et que cela nous empêche d’être attentifs. Elle a donc commencé par m’apprendre à me détendre, à focaliser mon attention et à améliorer ma concentration. Aujourd’hui, on associe cette approche au bouddhisme, à la méditation ou à la pratique de la pleine conscience. Pour vraiment y parvenir, on doit être capable d’observer ses états émotionnels et d’en avoir une certaine compréhension. Voilà ce qu’elle m’a appris en premier.

La deuxième leçon, c’était dompter son esprit. Et pour y arriver, il faut comprendre que, dans notre tête, il se déroule un dialogue dont nous croyons souvent qu’il nous représente ou qu’il est «nous », alors que c’est simplement un agrégat de toutes les idées, les sentiments et les expériences que nous avons accumulés en grandissant. Or pour beaucoup d’entre nous, en Occident, c’est un bagage négatif. Ce dialogue intérieur nous dit que nous n’avons pas les capacités, l’intelligence ou le talent pour arriver à faire ça, ça ou ça. Il est auto-limitatif.

Ruth m’a aidé à en prendre conscience et à comprendre que ce dialogue – elle utilisait l’analogie d’une station de radio – ressemblait à un émetteur dont les programmes ne nous seraient pas particulièrement utiles. À l’instar de la technique «Mindfulness Based Stress Reduction», elle m’a appris à observer ces idées et à les laisser passer sans réagir émotionnellement.

Tout ce que j’avais vu comme un handicap ou des limitations à mes possibilités de réussir, tout cela a été balayé d’un coup, et ce fut absolument décisif

Il faut savoir que ce type de dialogue intérieur a souvent un effet très négatif sur notre physiologie périphérique, en stimulant le système nerveux sympathique, ce qui libère des hormones de stress en faible quantité, avec tous les effets nocifs que cela entraîne. L’esprit se ferme alors à toutes les possibilités. Ruth m’a fait prendre conscience de cela, et j’ai appris à laisser passer ces idées sans cette réaction émotionnelle. Enfin, et c’est le plus important, elle m’a appris à échanger ce dialogue intérieur très critique pour un autre, empreint de compassion envers moi-même et d’affirmation. Cela a changé ma façon de voir le monde. Tout ce que j’avais vu comme un handicap ou des limitations à mes possibilités de réussir, tout cela a été balayé d’un seul coup, et ce fut absolument décisif.

Dans la troisième leçon, il fallait apprendre à ouvrir son cœur. Franchement, à cet âge-là, je ne l’ai pas prise à cœur comme il aurait fallu. J’aurais dû comprendre que le plus grand cadeau que l’on peut faire aux autres, ce n’est pas seulement d’être gentil avec soi-même et avec eux, mais d’être gentil et de leur rendre service. Et de toujours interagir avec eux en étant conscients que la simple présence d’une autre personne est une chose merveilleuse, que chacun a quelque chose à nous apprendre, et que nous pouvons tous donner de l’amour.

La quatrième leçon consistait à cultiver la clarté, grâce à des techniques de visualisation, et fortifier ses intentions. Cela vous permet de faire presque n’importe quoi. Je ne dis pas qu’avec cette pratique vous irez en ligne droite du point A au point B. Il peut y avoir des collines, des vallées et des détours, mais au final, ces techniques inscrivent dans votre subconscient de façon incroyablement forte la motivation à vous diriger dans la bonne direction pour réaliser ce désir. Cela se fait même si on n’en est pas conscient. Bien entendu, on parle de désirs qui devraient profiter à vous et aux autres, et non pas fonctionner dans un contexte négatif.

Voilà les quatre leçons de Ruth qui m’ont permis de passer d’un état d’esprit du genre «possibilités limitées, voire nulles» à «possibilités sans limites».

Q C’est une belle histoire, qui m’a beaucoup touché. Et c’est également avec Ruth que vous avez découvert que vous vouliez devenir médecin. C’était un des objectifs que vous vous étiez fixés, parmi d’autres, comme avoir des voitures et de l’argent, que vous avez aussi finalement obtenus. Et le fait d’avoir beaucoup d’argent, puis de le perdre, vous a permis de comprendre bien des choses. Concernant la méditation Mindfulness, je suis curieux de savoir ce que vous pensez du fait que l’on enseigne cette technique dans l’armée américaine, sous le nom de «Mindfulness Based Mind Fitness Training».

Qu’il s’agisse de l’armée ou de la police, je pense que les pratiques qui favorisent notre compréhension des autres permettent de diminuer l’anxiété et la peur, et nous aident à comprendre que l’autre, c’est soi-même. Cela produit un changement: au lieu de toujours voir l’autre comme un ennemi, vous avez une approche plus pondérée et compatissante. Prenez par exemple la militarisation de la police depuis deux décennies. Par sa nature même, le mot «militarisation» signifie qu’il y a vous et qu’en face il y a un ennemi. Cela va à l’encontre du concept même de police au service des citoyens, et crée une mentalité «eux contre nous». Il favorise également une mentalité tribale – vous faites partie du groupe ou non. Malheureusement, dans notre pays, cela se traduit souvent par un groupe blanc et un groupe noir. Résultat, on prend des décisions dont les conséquences sont désastreuses.

Qu’il s’agisse de l’armée ou de la police, je pense que les pratiques qui favorisent notre compréhension des autres permettent de diminuer l’anxiété et la peur, et nous aident à comprendre que l’autre, c’est soi-même

Dans l’armée, par définition, vous êtes confronté à un ennemi contre lequel vous vous battez. Quand j’ai parlé aux supérieurs de l’armée – les officiers – ils ressentaient beaucoup d’anxiété: «Si nous apprenons à nos soldats à être gentils et compatissants, nous allons diminuer leur capacité à se battre.» En réalité, c’est faux, car cela permet aux soldats de comprendre que, même si ces conflits sont inévitables dans certains contextes, les civils et les autres soldats restent des êtres humains. Alors ils gardent à l’esprit que ce sont des gens, tout comme eux. J’espère que ce genre de formation, par exemple, amènera les militaires à se comporter de façon beaucoup plus réfléchie, en s’abstenant de violer les femmes et d’infliger des souffrances arbitraires. Cela diminuera le nombre de ces incidents souvent associés aux occupations militaires.

Le docteur Doty est l’auteur de La fabrique des miracles,  qui vient de paraître en français aux éditions Flammarion. Il est co-fondateur du « Center for Compassion and Altruism Research and Education (CCARE) », à l’université Stanford, à Palo Alto, en Californie.
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