ENTRE STIMULUS ET REPONSE – FIN

Entre stimulus et réponse

John Malkin s’entretient avec le Dr James R. Doty

Après nous avoir expliqué les avantages évolutifs de la compassion, puis exploré divers aspects du comportement humain liés à la compassion et aux problèmes sociaux, JAMES DOTY avait évoqué le souvenir d’une femme remarquable qui l’avait aidé jeune garçon à trouver son chemin. Aujourd’hui, il nous parle de l’impact de la compassion sur son travail de neurochirurgien.

Q J’aimerais que vous nous disiez ce que ça représente, d’être chirurgien. Avoir jour après jour une telle responsabilité sur la vie des gens… ça m’est difficile à imaginer ! De quelle façon l’approche Mindfulness vous a-t-elle influencé dans votre profession ?

La nature même de mon travail de neurochirurgien exige une formation poussée et une technologie de pointe. Pourtant, ce que je dis aux étudiants et aux internes, c’est que, même si tout cela est indispensable, le succès de mes opérations tient tout autant à la compassion et à la manière dont je prends soin des patients. Et ça n’a rien à voir avec l’habileté à manier un scalpel. Ce qui compte, c’est d’être présent auprès d’une personne, d’être là pour elle. J’ai pu tant de fois observer que cette attitude aide profondément les patients, car elle modifie toute la dynamique. Lorsque les gens arrivent chez le médecin ou le neurochirurgien, c’est souvent la chose la plus importante qui leur soit arrivée, à eux et à leurs proches, alors que pour nous c’est la routine. Et il y a quelque chose d’horrible à traiter cela comme une banalité. Être présent – quand bien même c’est notre routine quotidienne – est très, très important, car cela crée immédiatement une atmosphère de calme et donne aux patients la sensation qu’on s’occupe vraiment d’eux. Donc, au lieu que se déclenche une réaction de leur système nerveux sympathique, associée à la peur et à l’anxiété, il s’installe en eux un état de calme, propice à la guérison des plaies, et qui en plus améliore leur état physiologique. Or nous savons que certains types de stress, en particulier le stress aigu profond, peuvent provoquer la mort par arrêt cardiaque. D’où l’importance de relations basées sur la compassion.

Quand vous vous sentez calme et que le stress ne vous fait pas paniquer, vous faites tout tellement mieux… Ce sont ces états émotionnels positifs que nous pouvons cultiver par certaines pratiques mentales. Rappelez-vous qu’après l’école de médecine un neurochirurgien fait une formation de sept ans. Dans le contexte de mon travail – et cela a évolué durant toutes ces années — j’essaie de fonctionner dans un état de calme et de légèreté qui me permet, quand quelque chose tourne mal, de ne pas réagir de manière négative. On entend parler de chirurgiens qui jettent leurs instruments par terre et s’emportent contre leurs collègues. En ce qui me concerne, si quelque chose va mal, ma première réaction est de me dire que, jusqu’à preuve du contraire, c’est de ma faute. Cela stoppe toute velléité de m’emporter contre les gens – et je ne le fais pas, bien sûr. Lorsque vous êtes calme et que vous n’avez pas de réaction de peur face à un événement inattendu, cela stimule la fonction de contrôle des actions, située dans le lobe frontal, ce qui favorise la prise de décision, la créativité et l’efficacité.

Quand vous vous sentez calme et que le stress ne vous fait pas paniquer, vous faites tout tellement mieux! Ce sont ces états émotionnels positifs que nous pouvons cultiver par certaines pratiques mentales

Quand on cultive de manière délibérée la compassion et un état d’esprit positif, cela change tout. Au terme de mes six semaines de rencontres avec Ruth, ma situation personnelle n’avait pas changé d’un iota… et pourtant, tout avait changé! Et la raison pour laquelle tout avait changé, c’est qu’au lieu d’éprouver des émotions négatives face aux circonstances de ma vie, j’étais passé à l’acceptation pure et simple de ma situation. J’étais dans un autre état d’esprit. Dans un état de bonheur, d’acceptation et de gratitude. J’ai pu pardonner à ceux dont je pensais qu’ils m’avaient blessé ou méprisé. Je n’éprouvais plus aucune colère envers mon père et ma mère, parce que je comprenais qu’ils avaient leurs propres difficultés et qu’ils devaient affronter leur propre souffrance.

Je vous le dis, les situations n’ont aucun pouvoir : c’est nous qui leur donnons du pouvoir! En comprenant cela, j’ai pu aborder ma situation autrement. Et quand j’ai changé d’état d’esprit et que j’ai pu laisser tomber ma colère, mon désespoir et mon découragement, la façon dont le monde interagissait avec moi a aussi changé. Ce qui m’a permis d’avoir le succès que j’ai connu, c’est le fait de regarder le monde avec reconnaissance, de pratiquer le pardon, d’être compatissant envers moi-même et envers les autres, de reconnaître la dignité de chaque personne et de pratiquer l’équanimité et l’humilité. J’ai pris conscience que mon but est d’être utile aux autres, de les accueillir et de leur offrir un amour inconditionnel. Cela me permet d’avancer dans le monde, et cela permet au monde de m’accueillir en retour.

Q Ce que vous venez de dire me fait penser à cette phrase de Viktor Frankl que je cite de mémoire: «Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace, et c’est dans cet espace qu’on trouve la liberté».

C’est exactement ça ! D’ailleurs Viktor Frankl est un de mes héros. Il a compris qu’entre le stimulus et la réponse il y a un temps d’arrêt, et que c’est là que tout se passe. Quand vous apprenez à marquer ce temps d’arrêt, que vous êtes bien intentionné, que vous êtes attentif à vous-même et que vous avez mis en pratique ce dont nous avons parlé, votre réaction est totalement différente.

C’est notre façon de réagir qui change tout. Par exemple, on est souvent confronté à des gens qui semblent contrariés ou en colère, et on a juste envie de répondre sur le même mode. Mais quand on s’arrête un instant pour réfléchir à ce qui se passe, on réalise qu’en fait ces émotions et ces comportements négatifs n’ont souvent rien à voir avec nous. Ils sont peut-être liés à un événement qui s’est produit auparavant, une situation difficile avec un conjoint, de mauvaises nouvelles à propos d’une chose importante, etc.

Quand nous arrivons à marquer un temps d’arrêt, cela réfrène notre nature réactive et notre système nerveux sympathique ne se déclenche pas. Par conséquent nous avons les idées plus claires, nous sommes beaucoup plus réfléchis, plus créatifs, ce qui mène à un monde meilleur. C’est vraiment la synthèse de tout ce que nous avons évoqué, que ce soit la guerre, la colère ou les dégâts à l’environnement – ce sont autant de conditions du cœur humain.

Au cours de la vie, beaucoup d’entre nous ont eu le cœur blessé. La plupart du temps ces blessures guérissent rapidement. Mais chez certains ces plaies du cœur sont profondes. Ce sont précisément ces blessures qui sont à l’origine de nos comportements négatifs. Et ce n’est que lorsque nous nous attacherons à guérir les plaies du cœur qu’il y aura la paix dans le monde. Cela ne viendra ni des sciences ni des technologies. C’est seulement en entrant en nous-mêmes, en pratiquant ce dont nous avons parlé, en agissant avec le cœur ouvert que nous parviendrons à guérir ces blessures. C’est le seul moyen!

Le docteur Doty est l’auteur de La fabrique des miracles,  qui vient de paraître en français aux éditions Flammarion. Il est co-fondateur du « Center for Compassion and Altruism Research and Education (CCARE) », à l’université Stanford, à Palo Alto, en Californie.

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