Jomo Le Brave

jomo le brave

Une semaine avait passé…

– Zaïr, raconte-nous la suite de l’histoire de Jomo!

– Ok, venez les enfants, on va se mettre dans ce container, on aura plus chaud. Ah! il y en a qui n’étaient pas là, la dernière fois ! Vous vous rappelez que Jomo, convaincu d’être lépreux par les gens de son village, a été chassé par eux. Alors il est parti à la recherche d’un endroit plus paisible pour lui. Il a passé en Guinée, il a longé le fleuve Sénégal puis il a atteint la Mauritanie pour finalement arriver à la ville de Nouakchott, entre le désert et l’océan Atlantique. Après un périple houleux en bateau, le long des côtes marocaines, il s’est retrouvé dans un camp de réfugiés à Tarifa, au sud de l’Espagne.

Vous vous souvenez, il était si désespéré qu’il s’était mis à méditer, comme il avait vu faire son père. Et une voix, à l’intérieur, lui avait murmuré: écoute la musique de ton cœur !

Jomo sentit une présence et ouvrit les yeux. Une vieille femme se tenait devant lui. Il n’avait jamais vu une femme habillée de la sorte. Elle portait une jupe ample bariolée, de grandes boucles d’oreilles en forme de lune, et ses yeux étaient bordés de kohl.

– Quel est le désir de ton cœur, mon enfant ?

Les paroles sortirent automatiquement de la bouche de Jomo: – Mon cœur désire retourner dans mon village et que ça se passe bien là-bas. Qu’on soit en paix les uns avec les autres, qu’il n’y ait pas de différences entre un blanc et un noir, un Peul et un Bambara, un Bobo et un Dogon.

– Tu vois, la lumière revient en toi. Si tu veux préserver ta clarté, conserve précieusement ce désir dans ton esprit: ce sera ton but et il te guidera. Ne te soucie pas des formes que prendra la suite de tes aventures. Garde ton but dans ton cœur et vis au présent. Donne quand tu peux rendre service. Et commence par aller à l’infirmerie du camp…

Le lendemain, il se rendit à l’infirmerie et interrogea un jeune médecin sur sa maladie. Celui-ci l’ausculta longuement, sourit et lui annonça:

– Tu n’as pas la lèpre, Jomo, juste un bon psoriasis qui n’est ni grave, ni contagieux. Par contre tu as une malformation du pied.

– Vous savez je suis né avec, alors je me suis habitué…

– Mais ça doit beaucoup te faire souffrir !

– J’ai toujours ressenti cette douleur en marchant, j’ai fini par l’oublier. Pour moi marcher veut dire avoir mal, comme disent les autres, mais pour moi c’est normal.

– Écoute, si tu veux, on peut t’opérer et corriger cette malformation.

– Ce serait mieux?

– Bien sûr et c’est simple à faire.

Jomo accepta et se retrouva à l’hôpital, couché dans un lit dans une grande salle, avec beaucoup d’autres enfants autour de lui, et des couveuses avec des bébés. Des infirmières et des aides-soignantes s’occupaient de lui. Elles étaient gentilles, elles l’acceptaient comme il était, sans faire de remarques. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit en sécurité, heureux. Toute cette bienveillance l’apaisa, il se détendit, il n’avait plus peur.

Des membres d’associations humanitaires vinrent lui rendre visite, et grâce à eux il apprit à lire. Il se jeta alors sur tous les livres qui traînaient ou qu’on voulait bien lui prêter. Le soir, il aidait l’infirmière de garde à rouler les bandes. A cloche-pied, il allait rendre visite aux plus petits qui n’allaient pas bien.

Six mois plus tard, on le retransféra au camp. Il se fit de nouveau un peu maltraiter, mais il avait changé. Il prenait les choses différemment. Il avait appris à répondre, à argumenter, à se défendre parfois, à sourire aussi. Et puis, maintenant, il y avait les livres! Il pouvait s’échapper tellement loin, grâce à eux, hors du temps et de l’espace! Un jour, un jeune stagiaire lui apprit à jouer de la flûte et lui fit découvrir la musique.

Ce fut un moment incroyable: Jomo comprit qu’il pouvait jouer avec les énergies des sons, et explorer un espace où son cœur et son âme pouvaient enfin s’exprimer !

Quelques semaines plus tard, le jeune médecin revint. Il l’avertit qu’on avait fait pour lui une demande de rapatriement sanitaire dans son pays et qu’elle avait été acceptée. Jomo n’en crut pas ses oreilles… il était fou de joie. Il accepta avec reconnaissance mais aussi avec un peu d’appréhension.

Après un voyage sans histoire, il se retrouva aux abords de son village. Comme il ne voulait pas y entrer tout de suite, il alla s’asseoir au bord de la rivière. Deux années avaient passées. Le petit garçon qu’il était avait grandi, mais il ne savait toujours pas comment aborder les gens de son village. Il avait bien compris, pendant son séjour au camp, à quel point il était difficile de faire changer les autres, de leur enlever leurs préjugés. Les gens pouvaient s’accrocher si fort à des superstitions !

Il regarda couler l’eau un moment, puis il questionna la rivière:

– Comment faire avec ces gens qui me croient lépreux ? J’ai beau avoir compris qu’ils avaient des idées fausses, comment faire pour les persuader ? Je sais déjà qu’ils ne m’écouteront pas.

– Alors ? Tu n’avais pas la lèpre, n’est-ce pas, mon garçon? dit une voix derrière Jomo.

Jomo se retourna. C’était un vieil homme chétif, habillé simplement, au regard pétillant et au sourire aimant. Un marabout, pensa Jomo. Le vieil homme, une besace pendue à l’épaule, s’appuyait sur une grande canne. Il s’assit en tailleur en face de Jomo. La bonté de son cœur rayonnait autour de lui. Ses yeux riaient au monde.

– Tu veux être totalement rassuré?

– J’ai rencontré un médecin dans le camp de réfugiés qui m’a dit que c’était du psoriasis. Ça m’a un peu rassuré.

– Fais-moi voir, enlève ta chemise. Oui, voilà! Tu as toujours quelques croûtes, des morceaux de peau blanche, mais pas de plaies rouges et ça n’est pas infecté, tout va bien.

En quelques minutes, ce vieil homme sorti de nulle part lui fabriqua un onguent avec de la boue argileuse de la rivière, mélangée à des feuilles et des fleurs de camomille.

– Tu vas enduire ta peau de cet onguent deux fois par jour, et en deux semaines tout aura disparu. Tu es en parfaite santé. Pourquoi craignais-tu d’avoir la lèpre?

Jomo lui raconta les ragots qui avaient empoisonné sa vie au village au point qu’il avait dû s’enfuir.

– Pauvres gens, dit le vieil homme. Ils t’ont vu lépreux au-dehors parce qu’une partie d’eux-mêmes l’est au-dedans.

– Saint homme, pourquoi ne pas venir les soigner comme vous m’avez soigné moi-même?

– Je n’ai ni l’énergie, ni le temps pour ça. Je dois retourner vers la source, dit-il en désignant l’amont de la rivière. C’est mon but et il semble encore lointain.

Le vieil homme fit une pause et ferma les yeux. Jomo eut soudain l’impression qu’il était parti très loin, qu’il n’était plus là. C’était impressionnant. C’est un extraterrestre, pensa Jomo, ou alors il va mourir là, tout de suite. Quelques instants plus tard, le vieil homme rouvrit les yeux. Jomo y découvrit toutes les planètes de l’univers. Il sentit le regard du vieux sage le traverser, pénétrer loin à l’intérieur de lui, voir tout de lui, et même au-delà. Il reprit la parole:

– Tu peux leur parler toi-même. Tu as traversé maintes épreuves qui t’ont appris à mieux comprendre l’âme humaine et les comportements compliqués des hommes. Les paroles et les sermons ne serviront à rien. Mais tu peux leur parler sans prononcer un mot. Il fouilla sa besace. Une flûte lui vint aux doigts.

– C’est par la musique que tu toucheras leurs cœurs. Connais-tu l’histoire du joueur de flûte de Hamelin? C’est une ville au nord de l’Allemagne qui, comme ton village, était devenue riche trop vite. Un jour, elle fut envahie par les rats et le Rattenfänger, comme on l’appelait là-bas, intervint avec sa flûte pour les emmener loin de la ville. Les ignorants pensaient que la flûte était magique parce que, chaque fois qu’il jouait, cela enchantait rats, enfants et animaux. Mais en réalité ce sont les douces mélodies de l’amour qui touchent le cœur des créatures de ce monde. Il n’y a pas de magie, pas de pouvoir, il n’y a que la vibration de l’amour.

Chaque fois que tu entendras quelqu’un médire, se moquer ou cracher une méchanceté derrière un passant, joue de ta flûte. Joue parfois comme un corbeau criard. Joue parfois comme une pie qui grince. Sois le reflet de leurs propres vibrations, de leurs propres paroles. Puis poursuis ton reflet musical en laissant vibrer ta flûte de notes douces qui viendront de ton cœur. Va, mon fils, aime la vie et la vie t’aimera. Aime Dieu en toi et tu aimeras Dieu en chacun. Aime les gens et les gens t’aimeront.

Le vieil homme s’en alla le long de la rivière sans se retourner. Jomo le regarda s’éloigner puis se rendit au village où il retrouva sa petite cabane. Aux villageois étonnés de le voir revenir, il raconta son voyage, ses longues marches, toute la misère humaine qu’il avait rencontrée sur les chemins poussiéreux, l’arrivée à la mer, l’attente avant la traversée, puis les longs mois dans le camp. Ils furent gênés de l’entendre affirmer avec aplomb qu’il n’avait pas la lèpre.

Mais ils furent encore plus surpris quand, ayant sorti une flûte de sa poche, Jomo se mit à leur répondre par une mélodie, chaque fois qu’ils se mettaient à parler. Ils n’en revenaient pas de l’entendre jouer si bien. Mais surtout, l’écho musical que Jomo donnait à leurs médisances était si malicieux qu’ils s’en trouvèrent tout honteux. C’était comme si leurs pensées étaient chantées en langage d’oiseau encore plus clairement qu’en mots humains. Puis il y avait ces notes si douces et suaves qui suivaient et qui attendrissaient leur cœur…

Peu à peu, hommes et femmes cessèrent de se déchirer à coups de paroles pointues. Ils redé- couvrirent les joies simples de la vie, se remirent à cultiver leur jardin, à regarder pousser les fleurs, ils s’invitèrent les uns les autres, et chacun s’en trouva content. Jomo qui n’avait pas la lèpre et qui avait ramené la paix dans le village, fut le plus content de tous, évidemment.

– Voilà, les enfants, l’histoire de Jomo vous a plu?

– Oui Zaïr, elle était belle, pour finir !

Guy Lemitres

Share

Recommended Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *