JOMO le brave

JOMO le brave

Par un jour gris de novembre, le ciel du nord de la France pleurait sa brume. Le vent donnait le rythme en longues rafales mugissantes, jouant malicieusement avec les objets et enveloppant les corps de son haleine humide. Pataugeant dans la boue du camp de réfugiés de Grande Synthe, quelques enfants se pressaient autour d’un brasero de fortune, tandis que d’autres, blottis dans l’angle d’une hutte, étendus sur des cartons, écoutaient un jeune homme, Zaïr, leur raconter une histoire singulière, celle de Jomo.

JOMO AVAIT DOUZE ANS…

Quand je l’ai rencontré errant dans les rues de Nouakchott, en Mauritanie…

Auparavant, il vivait dans un grand village malien, Kangaba, situé entre la savane et le fleuve Niger. L’eau avait apporté la prospérité au village. La terre des champs était fertile et généreuse. Les villageois disposaient de tout ce qu’il leur fallait pour subvenir à leurs besoins, et même plus. Ils vendaient leur surplus au marché de Bamako. Leur vie était facile et confortable. Puis le village est devenu un lieu touristique connu et de nouveaux commerces ont fleuri comme les corolles de bacopa après la pluie.

Le jeune Jomo habitait en bordure du village. Son père avait été tué à la guerre et sa mère emportée par la maladie. Il vivait seul, pauvrement, subsistant grâce aux services qu’il rendait aux uns et aux autres. Avec ses cheveux roux comme la braise et sa peau plus claire, on le repérait de loin. Il était différent.

LES HABITANTS DU VILLAGE AVAIENT TOUT POUR ÊTRE HEUREUX, ET POURTANT…

Les voyageurs de passage étaient mal à l’aise en croisant ces fiers villageois dont les sourires de façade dissimulaient mal les regards d’envie de leur coeur tirelire. En fait, à Kangaba, on ne se parlait plus entre voisins. Chaque jour, ou presque, une foule se rassemblait sous l’arbre à palabre. Les procès se multipliaient. Il suffisait qu’un détail irrite un voisin pour que celui-ci porte plainte, sans même chercher à discuter. La méfiance régnait et chacun restait chez soi à ne rien faire, puisque personne n’avait besoin de travailler. Les anciens en avaient plus qu’assez de ces procès interminables. Quant aux plus jeunes, ils s’étourdissaient, s’amusant à des jeux qui n’en finissaient pas. Eux aussi se disaient : pourquoi travailler ? Il y avait tout ce qu’il fallait, et pour les tâches indispensables, on utilisait des gens des villages voisins qui n’avaient pas la même chance.

N’ayant rien d’autre à faire, la plupart des habitants passaient leur journée à traîner et à papoter, assis à l’ombre des baobabs ou dans les cafés. L’oisiveté est la mère de tous les vices, comme le rappelle le dicton, et c’est bien ce qu’on observait dans cette bourgade. L’ennui est un serpent au venin sournois, qui enlace la paresse et vous pousse à médire. Au début on s’ y met pour faire l’intéressant, on invente quelque chose : « Tu es au courant pour Jeannette ? Tu savais que… et blablabla et blablabla » Puis le commérage devient acide, aigre et vous blesse le coeur. Il devient malveillant et destructeur. Tout le village cancanait ainsi à l’unisson.

Jomo, timide et délicat, ne se mêlait pas facilement aux enfants de son quartier. Il avait peur aussi d’interrompre les adultes qui bavardaient, préférant se tenir à l’écart des railleries et des ragots.

UN JOUR CE FUT LUI, LA CIBLE DES COMMERAGES.

– Mais pour qui se prend-il, celui-là à ne pas venir parler avec nous ? On n’est pas assez bien pour lui ?

– Oui, il fait le fier parce qu’il a la peau plus blanche que nous. C’est quoi ces taches bizarres ? On dirait qu’il a des confettis sur la peau ou qu’il a pris le soleil à travers une passoire !

– Avec moi, tu sais, il est toujours très aimable.

– Hypocrite, oui !

– Tu crois ? Il est gentil pourtant !

– Évidemment. Ouvre les yeux ! Il n’est pas gentil, il est mielleux comme un essaim d’abeilles qui attend le bon moment pour te piquer ! C’est le diable qui nous  l’ a envoyé, c’ est sûr. Il est blanc et ses parents étaient des Peuls ! C’est une honte pour notre communauté. Il va nous porter malheur !

– Il est bizarre, à toujours rester seul, c’est vrai…

– Oui, et ses parents sont morts bizarrement. – Il ne va pas à l’école non plus ! C’est pas net, ça!

– Moi, je vous dis qu’il a une maladie honteuse, dit  une vieille tricoteuse. S’il reste seul, c’est pour cacher sa maladie. Vous avez vu sa peau, avec ces croûtes dessus ?

Ma mère m’a dit que c’était la lèpre et qu’il ne fallait  pas s’en approcher.

– La lèpre ? Mais oui, c’est ça ! Il a la lèpre ! Quelle horreur !

– Fatima, tu sais la nouvelle ? Jomo ! C’est un lépreux ! C’est ainsi que le mot terrible se propagea de bouche  en bouche. Dans cette bourgade, les bruits ne couraient pas, ils galopaient. Du jour au lendemain il fut tenu à l’écart. Plus de travail pour lui. Chacun fermait sa porte à son passage. Les enfants lui couraient derrière en lançant des cailloux. Quand il passait dans les rues, les femmes le menaçaient.

– Va-t’ en, sale lépreux ! Disparais d’ici ! Lui n’ y comprenait rien. Il ne se sentait pas malade. Bien sûr, il avait ces taches rouges sur les bras et les jambes qui lui donnaient envie de se gratter ! Alors c’était ça, la lèpre ?

Il se rendit auprès d’un ancien, Moussa Diallo, qui siégeait sous l’arbre à palabres et qu’on considérait  comme l’homme le plus sage du village.

Jomo lui demanda son avis. L’ancien lui répondit :
– Il n’ y a pas de fumée sans feu. Tu es sans doute malade, il te faudra t’en aller. Jomo descendit à la rivière, se pencha sur l’eau pour mieux se voir et demanda :
– Rivière, rivière, est-ce que j’ai la lèpre ?  Mais la rivière ne répondit pas. Il n’entendit que son coeur qui battait sourdement. Le ventre noué par la honte, il eut l’impression que tout s’effondrait autour  de lui.

Alors il décida de partir pour trouver ailleurs la paix et  la tranquillité, et peut-être une possibilité de guérir. Il marcha, marcha toujours plus loin, traversa le Sahel, foula le sable et la poussière pendant des semaines  et des semaines. Il rencontra la soif, la faim et même des bandits.

Un jour, il parvint à la mer, aux environs de Nouakchott. C’est là que je l’ai rencontré dans la rue. J’ai été touché par ce petit garçon errant dans les rues, complète ment épuisé, le regard perdu et las fixant le bout de ses chaussures usées. J’ai eu envie de le protéger comme un petit frère. Alors je lui ai proposé de me suivre avec ma bande d’ amis, douze jeunes qui ont décidé de fuir de chez eux pour rejoindre cet eldorado, l’ Europe, où ils pourraient manger à leur faim,  travailler, vivre mieux. Et pour ça, ils étaient prêts à traverser la mer et affronter tous les dangers. Ce serait toujours mieux que rester dans leurs pays de  misère où la guerre régnait si souvent.

Et voilà comment Jomo a été entraîné dans cette aventure incroyable ! Comme personne n’ avait d’argent, payer un  passeur était impossible. Après de longues recherches et des journées d’attente, on a fini par trouver un homme prêt à nous embarquer sur son bateau de pêche.

On a d’ abord longé les côtes marocaines, puis on s’est  dirigés vers le large. Pendant la traversée, Jomo me raconta son histoire. Quand les autres entendirent le mot lèpre, ils s’affolèrent : « Pas question de garder ce garçon ! » J’ai tout fait pour le défendre, et pour qu’on ne le jette pas à la mer, j’ ai promis de le débarquer dès notre arrivée à Tarifa, le premier port au sud de  l’ Espagne. Mais la police maritime a intercepté notre bateau et nous a emmenés dans un camp de réfugiés,  près de Tarifa.

Pendant le transfert, mes camarades et moi, on a réussi à s’enfuir et on a continué vers la France. Jomo, lui, a été placé dans le camp. Plus tard, il m’a raconté ce qui lui était arrivé.

Dans le camp, perdu au milieu d’une foule de réfugiés, il se tenait à l’écart, veillant à ne toucher personne.  Mais les autres, voyant les taches sur sa peau, se méfièrent et se tinrent à distance. Une fois encore il fut rejeté, parfois même on lui donnait des coups. C’est pire que dans mon village, se disait Jomo.  Il était parti pour trouver un endroit tranquille, où on l’accepterait, et tout ce qu’il rencontrait maintenant c’était le rejet et la méchanceté.

Où vais-je pouvoir rester ? Se demandait-il. Est-ce  que tout ça va s’arrêter un jour ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ? Mon Dieu, c’est ça la vie ? J’ai vraiment fait tout ce que je pouvais, mais c’ est trop dur maintenant ! Tout est sombre autour de moi ! Papa, maman, où êtes-vous ?

Il se rappela alors avec quelle ferveur son père priait Dieu. Il l’avait observé quand il méditait, les yeux fermés. Soudain, il eut envie de faire pareil. Il ferma les yeux. Il ne savait pas quoi faire de plus,  quand il entendit une voix lui murmurer : « Ecoute la musique de ton coeur ! »
Zaïr interrompit là son récit.
– Il faut qu’on s’arrête, les enfants, la tournée des repas vient d’ arriver.
– Elle est triste ton histoire, dit un garçon.
– Tu sais, la tristesse et la joie sont souvent les deux versants d’une même montagne. L’ important est  de continuer à avancer, même quand tu es fatigué, même quand ta réalité est dure, et même quand tout te paraît désespérant.

Allez ! La prochaine fois, je vous raconterai la suite  des aventures de Jomo, et ce qui arrive quand on prie Dieu de tout son coeur . On verra comment, en gardant confiance quoi qu’il arrive, malgré les difficultés et les  obstacles, on arrive à suivre son chemin et à trouver des solutions.

Guy Lemitres

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Comments

  1. Agnès Portier : avril 1, 2017 at 11:49

    Merci pour tout le travail de conscience que vous accomplissez
    Je suis heureuse de dècouvrir cette méthode et je me sens chanceuse.
    Merci
    Agnès

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