L’impermanence du Brocoli

L'impermanence du Broccoli

ALANDA GREENE explore la nature de l’impermanence et de la permanence en observant les cycles de croissance et les stades de developpement de l’humble brocoli.

Je prélève de tout petits plants de brocolis qui ont poussé en rangs serrés dans un grand bac pour les transplanter dans des godets à quatre compartiments. Ils ont une paire de feuilles en forme de coeur d’un profond vert cendré, et ce qu’on appelle les « vraies » feuilles commencent tout juste à émerger entre les deux. Ils continueront à grandir dans ces godets jusqu’à ce que la température extérieure permette de les planter dans le jardin.

J’ai beau avoir semé tant de fois les minuscules graines noires et rondes, je m’émerveille toujours devant le miracle de voir surgir les petits boutons verts qui se transformeront en paires de feuilles en forme de coeur, pour devenir une tête composée de magnifiques bouquets perlés que je mangerai.

J’ai beau avoir semé tant de fois les minuscule graines noires et rondes, je m’émerveille toujours devant le miracle de voir surgir les petits boutons verts qui vont s’ouvrir en paires de feuilles en forme de coeur, et devenir une tête composée de magnifiques bouquets perlés que je mangerai. Quand je n’ai pas récolté les brocolis au meilleur de leur forme pour les cuisiner ou les congeler, ils se métamorphosent en fleurs d’un jaune délicat, attirant des myriades d’abeilles qui bourdonnent joyeusement. J’en coupe une bonne partie et les jette par-dessus la clôture pour les biches qui aiment particulièrement ces fleurs. Les plantes qui restent continuent à se transformer jusqu’à ce qu’apparaissent, au centre de ce qui était des fleurettes de brocolis, des petites graines noires ressemblant à des perles.

Comme les biches et les abeilles, je prends plaisir à ce processus, il m’impressionne. Le brocoli a tant de façons de se présenter au monde. D’habitude ce mot évoque des images de sauté de légumes d’un vert brillant, ou d’amuse-gueules croquants parmi d’autres crudités. Et pourtant ces petits plants que je regarde aujourd’hui, avec leurs tendres feuilles en forme de coeur, sont déjà des brocolis. Les nouvelles feuilles à venir seront aussi des brocolis. Et les têtes qui grossiront cet été représenteront une phase de plus dans le processus de croissance et de transformation de ce qu’est un brocoli.

Les tiges de brocolis sont résistantes et lentes à se décomposer. Mais pour finir, bien que cela prenne plus de temps que pour les feuilles enterrées l’automne précédent, elles disparaîtront complètement, mastiquées et digérées par les vers, les insectes et les bactéries ; elles deviendront de la terre, et ne seront plus reconnaissables. Je me demande en fait si cette terre-là n’est pas une forme invisible du brocoli. Bien qu’elle n’ait pas son apparence, elle procure les nutriments qui permettent aux minuscules grains de grossir, de se développer et de faire surgir de délicates feuilles en forme de coeur. Sans cette terre, les graines n’évolueraient pas selon ce processus. Où donc se termine le brocoli et où commence la terre ? Les fleurettes dodues qui garnissent nos assiettes nous offrent leurs nutriments et sont assimilées par notre corps. Suis-je un brocoli sous forme humaine ? Une partie du brocoli est devenue mon corps…

En observant ce processus, je ne peux m’empêcher de me questionner sur la façon dont je vois, à tel ou tel moment, ma propre identité et celle des autres êtres vivants. Mon corps, comme celui du brocoli, change sans arrêt. Mes pensées voltigent, vont et viennent, voyagent, même quand je fais mon possible pour me détendre et les ramener au calme. Mes émotions sont une rivière en perpétuel changement. Une photo sur le mur donne une version de moi à six ans dont la ressemblance avec moi six décades plus tard est à peine visible, si elle existe.

Qui est ce moi, où se trouve-t-il, dans ce voyage de la naissance à la mort ? Et quel est le « véritable moi » qui existe ? Mon corps est pris dans un grand cycle que j’appelle croissance et dégradation. L’air que je respire contient des molécules d’eau qui ont circulé sur terre depuis des millénaires. Et qu’en est-il de mon esprit ? De ce sens du moi, de cette impression qu’il y a dans mon corps quelqu’un qui est moi, et non pas la biche qui croque des fleurs de brocolis au fond du jardin ? Ce sentiment d’identité est-il une illusion ? Est-ce que toute chose est un cycle en perpétuel changement ?

Ces questions portent le souvenir d’enseignements qui parlent de la nature illusoire de l’existence, qui nous rappellent la condition d’ impermanence. Une chose existe à un moment donné, mais sa forme n’est pas durable, elle se modifie sans cesse. Le brocoli que j’ai transplanté hier a déjà changé d’apparence. Il est dans sa nature de grandir, mais il est tout autant dans sa nature de se décomposer quand vient cette phase du cycle. Et il en va de même pour moi.

Je sais pourtant qu’il y a en moi, comme dans le brocoli et dans les autres formes, une conscience qui demeure constante et qui guide ce processus de changement. Je sais aussi que je ne peux pas réduire cette conscience à un temps, un lieu ou une forme. Je me souviens de l’ancien enseignement  Je ne suis pas mon corps, je ne suis pas mon esprit, je ne suis pas mes émotions, je suis la Lumière éternelle.

Quand je pratique le hatha yoga, j’ai tendance à identifier la posture à une certaine position, à me voir dans une posture à un moment donné dont je ressors ensuite, comme si cette posture était le but. Mais c’est tout le processus qui est une « posture », et non pas telle position qu’on adopte et quitte pour passer à la suivante. C’est tout le processus qui est le yoga. Il vise à nous rendre pleinement conscient du moment présent. Puis du suivant. En flux continu. Dans ce processus de « maintenant » intemporel, je peux sentir la conscience qui ne change pas au cours de l’incessant changement.

Je comprends mieux ce qu’ont dit tant d’enseignants : toute la vie est un yoga. Je me souviens que je me suis engagée dans une pratique yogique pour l’appliquer au quotidien, pour être consciente et présente dans toutes mes actions, d’instant en instant, en un flux continu. C’est ainsi qu’on renforce le souvenir et la conscience de ce qui est durable et sans limite.

Dans le jardin, les pétales tombent des cerisiers comme de gros flocons de neige. Je me rappelle avoir assisté au Japon à la contemplation des cerisiers en fleurs. C’est une célébration populaire où l’on admire la floraison parfaite qui mènera à la chute des pétales ; où l’on reconnaît en toutes choses le flux du changement, en lui rendant hommage. La vie est une succession de relations de cause à effet. Cet aspect transitoire est poignant, il m’émeut. Les fleurs produisent de minuscules embryons de fruits qui grossissent, passent du vert au rouge, sont digérés dans des ventres ou dans la terre. La graine cache dans le fruit recèle le potentiel d’un nouvel arbre, de floraisons, de fruits, de graines.

C’est ce même enseignement que me transmettent ces petits plants de brocolis, avec leurs feuilles en forme de coeur, et la lumière cachée qui guide leur transformation. Les brocolis de l’an passé ont été digérés dans mon corps, ils se sont transformés en un humain. Ceux de cette année passeront par de nombreuses formes. Grâce à eux, j’entrevois la nature de l’impermanence, et je perçois cette unité qui ne change pas. En continuant à transplanter les pousses, je participe au processus permanent de changement et de souvenir.

 

 

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