LECONS DU JARDIN – LE MOURON DES OISEAUX

Les mourons des oiseaux

ALANDA GREENE nous raconte aujourd’hui son combat rapproché avec les mauvaises herbes et nous décrit leurs tactiques de survie. En les observant et en s’occupant d’elles, elle apprend également beaucoup de choses sur elle-même et ses propres comportements.

C’est la fin du printemps – le moment de l’année où tout pousse à foison dans le jardin, avec détermination et constance. Parfois de façon envahissante. Surtout les mauvaises herbes. Elles me demandent une attention tout aussi déterminée et constante, mais, malgré mes efforts, il y en a toujours qui échappent à ma vigilance et deviennent trop grandes, trop abondantes. Les arracher à ce stade abîme les plantes que je désire voir survivre.

Le comportement des mauvaises herbes n’est pas très différent de celui des humains – ou d’autres créatures. Elles veulent survivre, et ont élaboré des moyens de maximiser leurs chances de réussite. Je fais de même. Et les tendances, habitudes et attitudes que je m’efforce d’éradiquer en moi ne sont pas différentes : elles ont mis au point des stratégies de résistance. C’est leur nature, pareille à celle des mauvaises herbes. J’observe en moi des comportements qui veulent survivre, des idées sur «qui je suis, qui je devrais être, ou comment je devrais me conduire pour mener efficacement ma vie». Certaines de ces idées sont comme les plantes que j’ai choisies pour mon jardin, d’autres comme les mauvaises herbes venues d’on ne sait où. En m’occupant des mauvaises herbes, j’apprends des choses sur moi.

La morgeline, par exemple, qu’on appelle aussi mouron blanc ou mouron des oiseaux, a développé des tactiques très intelligentes pour survivre et prospérer.

Les mauvaises herbes ne sont en fait que des plantes qui gênent ou étouffent ce qu’on a choisi de cultiver dans son jardin. Je respecte leur énergie vitale. J’aime l’odeur des feuilles de morgeline qui finissent accidentellement dans beaucoup de mes salades. Mais le potentiel du jardin serait limité si je laissais les mauvaises herbes pousser à leur guise.

Au moment où elle n’a fait sortir de terre que deux minuscules feuilles, à peine visibles, elle ne semble présenter aucune menace, pourtant elle a déjà développé une grosse et longue racine blanche munie de fines radicelles. On peut encore facilement l’enlever, si on l’aperçoit, mais souvent on ne la remarque pas. Quand on ne l’arrache pas à ce stade – et bien souvent je ne le fais pas – les racines prolifèrent à l’horizontale et s’incrustent fermement dans le sol. Elles semblent s’agripper les unes aux autres pour être plus fortes, comme dans ce jeu qu’on faisait à l’école: tous les petits se tiennent par la main et deviennent invincibles face aux grands qui tentent de briser la chaîne.

En revanche, la partie émergée du mouron blanc est fragile. On parvient rarement à enlever les racines en tirant sur la tige, elle se casse. En un rien de temps les racines produisent de nouvelles feuilles et la plante continue à se développer. Le moyen le plus efficace de se débarrasser du mouron des oiseaux est de l’arracher précocement. Mais à ce stade, il a l’air si inoffensif!

J’ai tendance à négliger ce qui paraît insignifiant: comme par exemple une pensée ou une attitude qui n’a pas assez d’importance à mes yeux pour que je m’en préoccupe. Ou alors j’estime que je me consacre à de grandes idées et que je ne peux pas me focaliser sur des vétilles ; ou une chose me paraît trop petite pour que je m’en soucie, et je pense qu’elle n’aura pas de conséquences. Pourtant, si je prenais les choses au début – quand elles ne sont que deux minuscules feuilles sortant de terre – elles ne deviendraient pas problématiques et tenaces.

Quand on veut l’arracher, le mouron des oiseaux se rompt à l’endroit où il sort de terre – et je vois que j’utilise la même stratégie. Je pense avoir supprimé un comportement gênant, vaincu une pensée rebelle et me persuade que le problème a disparu. Comme les petites feuilles que j’ai arrachées. Mais je me trompe dans les deux cas. Mes pensées, comme la mauvaise herbe, prospèrent de façon souterraine, hors de portée de mes mains ou de mon attention. Aucun doute, elles vont bientôt surgir à nouveau.

Au-dessus du sol, le mouron blanc développe la même arborescence que les racines sous terre. Il se faufile partout et s’accroche aux salades, aux carottes, aux pétunias, aux oignons, à presque tout ce qu’il peut attraper. Si j’essaie de l’extirper, il s’agrippe aux feuilles et aux tiges. Il est difficile de remonter jusqu’à ses racines, elles sont à bonne distance, et apparemment sans lien avec le feuillage visible. Quand j’examine les caractéristiques que je veux éliminer en moi, je me trouve devant le même scénario.

En fait, les mauvaises herbes ne sont que des plantes qui gênent ou étouffent ce qu’on a choisi de cultiver dans son jardin. Je respecte leur énergie vitale. J’aime l’odeur des feuilles de morgeline qui finissent accidentellement dans beaucoup de salades. Mais le potentiel du jardin serait limité si je laissais les mauvaises herbes pousser à leur guise. Mon potentiel personnel serait lui aussi entravé, si je ne faisais pas l’effort d’enlever «mes» mauvaises herbes qui font obstacle à ce que j’ai choisi de cultiver pour évoluer.

Parfois, quand je travaille au jardin, je ne remarque pas les mauvaises herbes; ou alors je n’ai pas envie de m’en occuper. Puis soudain je ne vois plus que ça. Où que je regarde, il y en a et je me trouve être une très mauvaise mère pour mon jardin. Dans la vie de tous les jours, j’évite aussi parfois d’examiner mes paroles et mes actes. Et leurs conséquences me rattrapent. Comme le jardin, je me sens alors envahie de défauts, d’erreurs, d’insuffisances, d’aspects de moi dont je ne veux pas, que je prétends ne pas voir. Et je me retrouve submergée d’émotions : «Mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?»

Ce yoyo entre la dérobade et l’envahissement n’est pas la stratégie efficace. En remplaçant ces mots pesants : défauts, erreurs, insuffisances, par les notions d’obstacles, de difficultés, de transformation et de choix, je fais déjà un pas vers un travail de désherbage intérieur conscient et cohérent. Et je me concentre sur ce genre de questions : «Qu’est-ce que je choisis d’exprimer dans ma vie ? », «Quelles sont les qualités que je veux renforcer ?», «Quelles sont les valeurs selon lesquelles je désire vivre? », «Comment puis-je les manifester ? » Alors je peux mieux affronter les choses qui font obstacle à mes choix, les transformer et m’en défaire. Mais, comme au jardin, elles reviennent encore et encore. Cela dit, j’ai le choix. Je peux lâcher mes états d’âme, mes débordements émotionnels, et me concentrer sur ce qu’il y a à faire. Il y a des mauvaises herbes ? Enlève-les. Des obstacles ? Transforme-les.

Quand j’adopte cette approche – déceler et changer les attitudes qui ne servent pas mon idéal – je me dégage plus facilement de mes idées toutes faites sur le bien et le mal, sur le fait que je sois une bonne ou une mauvaise mère pour mon jardin, sur ce que je pourrais ou devrais faire, sur la manière de tenir mon jardin, sur le genre de personne que je devrais être. Mais je me vois facilement glisser dans ce genre de discours : «Depuis le temps, je devrais être libérée de ces traits de caractère dont je ne veux pas, que je croyais disparus, que je n’aime pas voir en moi…» Objectivement, il n’est pas plus raisonnable d’espérer en être libérée que de m’attendre à avoir un jardin sans mauvaises herbes.

Il ne le sera jamais. Il est grand, fertile, bio, et il produit beaucoup. J’accepte (même si je l’oublie parfois) que le travail de désherbage, intérieur et extérieur, n’aura jamais de fin. C’est un processus continu. Ce n’est pas la mer à boire. Il faut juste le faire.

À suivre.

Share

Recommended Posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *