L’enseignement des mûres

L'enseignement des mûres

En travaillant dans son jardin, ALANDA GREENE apprend beaucoup de choses de Mère Nature. Dans cet article, ce sont les mûres et leur maturation qui lui transmettent leur enseignement… une leçon pleine de piquant !

Les mûres sont abondantes cette année et elles sont prêtes pour la cueillette. Du moins, tel semble être le cas. En fait, les mûres me mettent au défi plus que n’importe quelle autre baie du jardin, car là où les groseilles noires ou rouges, les groseilles à maquereau, les myrtilles et les framboises montrent qu’elles sont à maturité par leur couleur, les mûres me narguent. Elles sont passées maîtres dans l’art du travestissement ; leurs grains d’un noir brillant me leurrent à chaque fois. Comme ma vision ne m’est d’aucun secours, je dois compter sur mon toucher. Je tire un peu sur la baie et, si elle se donne, c’est gagné, sinon je dois la laisser.

Je voudrais l’arracher malgré tout, tirer juste assez fort pour qu’elle se détache, même si je sais parfaitement qu’elle ne sera pas sucrée et manquera de goût. J’ai dû écarter tant de branches pour l’atteindre que je ne veux pas revenir la chercher le lendemain, voire le surlendemain.

Je ne cesse de trouver des baies qui ne sont pas vraiment prêtes.

L’impatience monte en moi, je voudrais tant que ce qui n’est pas prêt le soit, je n’ai aucune envie de recommencer ce travail. Pourtant ce qui m’importe, ce à quoi j’aspire, c’est d’accepter la réalité telle qu’elle est, sans vouloir lui imposer ma volonté. C’est du moins ce que je me dis. Mais dans une tâche aussi simple que la cueillette des mûres, je me surprends à maugréer et à m’irriter, parce que les choses ne se passent pas comme je voudrais.

Je pourrais prétendre le contraire. Personne d’autre que les mûres et moi ne le saurions. Mais c’est précisément dans ce genre de situation que l’image de ce que je crois être se heurte à la réalité de mes actes. Si les deux ne correspondent pas, il y a quelque chose qui cloche. Or ce sont mes actes qui disent vrai. Goethe n’affirmait-il pas: « Savoir et ne pas faire n’est pas savoir » ?

Si j’agis d’une certaine manière tout en prétendant vouloir vivre autrement, c’est de l’hypocrisie.

« C’est la quotidienneté de la vie qui nous confronte aux replis les plus profonds de notre moi.» Mais pour
aller dans ces replis-là, encore faut-il en avoir la volonté et reconnaître leur importance.
Car le monde d’aujourd’hui nous offre une profusion de distractions qui nous éloignent
de ce qu’on peut apprendre en explorant sa vie intérieure.

C’est déjà une bonne chose (merci les mûres!) que je le reconnaisse, sans pour autant me condamner et me dire que je fais tout faux. Je suis reconnaissante que ce travail de jardinage dans le calme me permette de remarquer des schémas de pensée et des réactions dont je n’ai pas conscience dans mes activités quotidiennes ; cela m’aide à les identifier lorsqu’ils sont déclenchés par des situations plus stressantes ou plus chargées émotionnellement. Quand je suis irritée par la lenteur du conducteur qui me précède, par exemple, ou par la femme qui discute tranquillement de l’école maternelle de son enfant avec la caissière, alors que j’ai un ferry à prendre et suis sur le point de le rater. Si j’ai déjà pris conscience de mon comportement volontariste dans la paisible compagnie des baies, il m’est plus facile d’infléchir le cours de mes pensées et de porter mon attention sur autre chose que ce qui m’irrite quand je fais la queue !

Le poète Stanley Kunitz nous le rappelle : «C’est la quotidienneté de la vie qui nous confronte aux replis les plus profonds de notre moi. » Mais pour aller dans ces replis-là, encore faut-il en avoir la volonté et reconnaître leur importance. Car le monde d’aujourd’hui nous offre une profusion de distractions qui nous éloignent de ce qu’on peut apprendre en explorant sa vie intérieure.

« Pourquoi faire ce genre d’introspection ? » Cette question déclenche une rafale de voix intériorisées au fil des ans, venant d’on ne sait où. « Pourquoi dépenser son énergie à examiner ainsi ses pensées, à remettre en question ses motivations, ses actes? Mais c’est déprimant ! Plus on regarde tout ça et plus on se sent mal. Il vaut mieux mener sa vie en faisant de son mieux, sans se laisser entraîner dans ce nombrilisme sans fin.»

On attribue à Socrate cette maxime : « La vie sans examen ne vaut pas la peine d’être
vécue.» Ce sont la compréhension de nos motivations et les choix conscients
qui donnent de la valeur à la vie. Voilà les profonds enseignements que je découvre en
cueillant paisiblement mes baies.

Ces voix intérieures montrent bien où se situent les enjeux. Si je ne fais pas ce travail de conscience, si je ne discerne pas les désirs, les concepts ou les attitudes qui tirent les ficelles de mes choix, je leur obéis inconsciemment et je vis comme une marionnette. On attribue à Socrate cette maxime : «La vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.» Ce sont la compréhension de nos motivations et les choix conscients qui donnent de la valeur à la vie. Voilà les profonds enseignements que je découvre en cueillant paisiblement mes baies.

Dans son livre Kundalini Yoga for the West: A Foundation for Character Building, Courage and Awareness, Swami Radha demande au postulant: « Quel est le but de ta vie ? Qu’est-ce qui fait que ta vie vaut la peine d’être vécue ? » Ces questions m’ont tout d’abord paru trop vastes lorsque, il y a fort longtemps, je les ai lues pour la première fois. Mais peu à peu j’ai compris que cet examen était fondamental pour construire ma vie en conscience, une vie qui ait du sens. C’est ce que les mûres m’encouragent à faire, si je veux bien les observer et les écouter.

Au fond, que signifie ce désir de les cueillir avant qu’elles ne soient mûres? Ai-je plus de sagesse que la plante ? Je tire sur elle, j’essaye de la forcer alors que son temps n’est pas venu, et elle me montre  clairement que je n’accepte pas ce qui est, que je veux que les choses aillent à mon rythme. J’ai de bonnes raisons de le faire : je suis une femme très occupée, j’ai beaucoup de travail, j’apprécie l’efficacité ! Mais en justifiant ainsi ma volonté de faire du monde ce que je veux qu’il soit, je fais mauvais usage de la parole. J’en fais plus mauvais usage encore quand j’élabore de longs discours pour me justifier et me persuader que j’ai raison.

Un seau suspendu à la taille, je reviens donc aux mûres avec la ferme intention de les accepter telles qu’elles sont, en ayant laissé derrière moi toute idée de ce que je veux qu’elles soient. Elles sont de bons professeurs, tout comme Swami Radha et Socrate ; en me rappelant mes idéaux, elles me montrent avec douceur que mes actes doivent leur correspondre.

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