L’espoir a t-il un avenir ?

L'espoir a t-il un avenir ?

MONIQUE ATLAN et ROGER-POL DROIT ont écrit ensemble L’espoir a-t-il un avenir ? dans lequel ils proposent de redonner sa place à l’espoir collectif qui, aujourd’hui, dans un monde obsédé par l’immédiat, manque cruellement. En retraçant les tribulations de la notion d’espoir dans l’histoire de l’Occident, ils nous montrent que l’être humain ne peut vivre sans lui, car l’espoir est une énergie extraordinaire qui nous fait avancer malgré les obstacles.

À première vue, l’espoir est une notion simple et familière. Mais votre enquête montre qu’elle est plus complexe qu’il n’y paraît, et qu’au cours de l’histoire elle a souvent été occultée et dépréciée. Pouvez-vous nous en dire plus?

C’est simple : l’espoir est la force humaine par excellence, ce qui nous fait, avancer, agir, progresser… même dans les pires moments! On a donc tort de croire que l’espoir s’oppose à l’action. Au contraire, il n’existe pas d’action sans espoir de la voir réussir. Inversement, pour espérer utilement, il faut avoir commencé à agir.

Malgré tout, l’espoir reste difficile à définir avec précision. C’est à la fois un souhait, un désir, l’attente de quelque chose de meilleur, mais pas seulement. Cette matrice de nos vies, de nos existences individuelles comme de nos horizons collectifs, ne peut s’enfermer dans un concept rigide.

L’espoir ne se laisse pas facilement capturer. Il se révèle équivoque, pluriel, toujours impur, c’est-à-dire tissé de sentiments contradictoires, de croyances illusoires, de pensée magique, de rêves autant que de raisonnements et d’estimation des probabilités. C’est à la fois une « émotion-acte » et une émotion pensante.

Les recherches que nous avons menées sur l’histoire de sa constitution – notamment dans la Grèce antique, dans les sources juives, dans la pensée chrétienne – montrent que l’espoir est toujours à double face, ambigu : individuel et collectif, terrestre et céleste, fluctuant et immuable…

Il ne faut pas imaginer qu’il s’agit uniquement d’un « bon » sentiment, d’une attente forcément positive : les terroristes « espèrent » faire le plus de victimes possibles…

Il a évidemment existé des temps forts où l’espoir collectif s’est formulé de manière positive. La pensée des Lumières et les mouvements d’émancipation sociale au XIXe siècle en fournissent de bons exemples: on croyait que tous les progrès de l’humanité allaient cheminer du même pas. Davantage de savoirs, plus de techniques, plus de libertés, plus d’éthique et d’instruction… tout avançait de concert ! C’était le grand espoir du Progrès, continu et triomphant.

Depuis que le XXe siècle a montré que la culture ne protège pas de la barbarie, que la science peut devenir destructrice, que les lendemains qui chantent débouchent sur le totalitarisme et la terreur, nous avons tendance à nous méfier de l’espoir, et, le plus souvent, à préférer vivre sans.

Mais peut-on vivre sans espoir?

Bien sûr que non ! Parce que l’espoir, il faut le redire, est une dimension constitutive de l’humain. Notre interrogation de départ était : comment comprendre que l’espoir collectif soit en panne, alors que les individus continuent d’espérer à titre personnel, d’avoir des projets pour eux-mêmes ou leurs proches? Tous les sondages le montrent: les mêmes qui affirment être pessimistes sur l’avenir de leur pays ou de l’humanité disent en même temps être plutôt optimistes concernant leur situation personnelle ! Autrement dit, l’espoir demeure bien ce que le psychanalyste Guy Lavallée nomme une « matrice énergétique », la source de nos projets et de nos actes, bien qu’actuellement les horizons collectifs demeurent au point mort.

En fait, il y a espoir si, et seulement si, on considère le monde comme jamais achevé, toujours à construire, tous ensemble. L’espoir fait agir à partir de cette conviction partagée que la partie n’est pas achevée, le monde pas fini, l’histoire à poursuivre.

Si chacun est habité profondément par ce sentiment, comment se fait-il que nous ne rêvions plus collectivement d’un avenir à la hauteur de nos espoirs intimes?

C’est ce que nous tentons de diagnostiquer à travers ce que nous avons appelé un « dégrippage philosophique » pour contribuer à sa remise en route. Nous savons qu’on ne peut imposer l’espoir à personne ! Notre pari, c’est qu’en lui accordant l’attention qu’il mérite, en le comprenant mieux dans ses mécanismes et ses limites, il devienne envisageable d’en réactiver le désir.

L’éclipse actuelle de l’espoir collectif est liée notamment aux désastres du siècle dernier, à la perte du sens de l’histoire, à l’affaiblissement de la conscience d’hériter du passé et d’avoir à construire l’avenir, au triomphe du « présentisme » et de l’immédiateté. Mais elle a aussi des causes plus profondes, plus anciennes, dans la culture européenne.

En effet, nous avons pu mesurer combien ce sentiment si universellement partagé est demeuré, au fil des siècles, le « mal-aimé » des philosophes, en tout cas de l’immense majorité d’entre eux. À la panne du temps et de l’action, il faut donc ajouter, en ce qui concerne l’espoir, une panne de la pensée.

Depuis les stoïciens de l’Antiquité jusqu’aux philosophes contemporains, presque personne ne juge bon d’accorder à l’espoir une attention centrale. Soit ils l’ignorent carrément, soit ils en traitent par détour, de façon secondaire, le plus souvent pour exprimer leur défiance, ou préconiser un rejet radical. La méthode employée est toujours la même : relier la crainte et l’espoir, donc rejeter l’espoir pour éviter les risques et l’inconfort de la crainte, valoriser le seul présent, l’instant à vivre, afin de se préserver des incertitudes de l’avenir que tout espoir suppose.

Des exemples : « Tu cesseras de craindre si tu as cessé d’espérer » disait le stoïcien Hécaton de Rhodes, cité par Sénèque. Montaigne renchérit : « La crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir, et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. » Spinoza, le plus grand pourfendeur de l’espoir, veut chasser toute tristesse pour atteindre une sagesse de la joie philosophique et conclut : « Plus nous nous efforçons de vivre sous la conduite de la Raison, plus nous nous efforçons de nous affranchir de l’Espoir ». On pourrait citer aussi Schopenhauer, Heidegger, Camus, Comte-Sponville, et bien d’autres… Malgré leurs différences philosophiques, tous sont unanimes : l’espoir est une illusion néfaste dont il faut se défaire !

La crainte de la désillusion les pousse à « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Car l’espoir implique le risque. Vous dites que «l’espoir devrait être l’outil principal pour construire un nouvel avenir». Mais comment, dans ce monde qui a perdu ses illusions?

En cessant justement de confondre espoir et illusion ! Avoir perdu ses illusions ne signifie pas avoir perdu espoir. Au contraire, il faut considérer l’espoir comme un exercice de lucidité. Nos désirs bruts, nos aspirations dispersées doivent subir un travail de raffinage. Il faut les passer au tamis, les canaliser, les débarrasser des surplus et des fantasmes, les ajuster à la réalité. Sans ce travail, l’espoir ne sera qu’une répétition mécanique, donc vaine, des mêmes formulations. L’espoir se doit d’être travaillé, bien tempéré.

Alors en quoi peut-on espérer aujourd’hui?

Aucune période de l’histoire, même parmi les plus sombres, n’a vu l’espoir disparaître totalement. Sa flamme persiste même quand tout semble devoir l’éteindre. Ainsi Ernst Bloch ou Hans Jonas, au cœur des tragédies du XXe siècle, ont-ils endossé l’idée d’un monde toujours à construire, où la dimension centrale de la vie réside dans le futur. Car, et c’est l’enseignement le plus important que nous avons retenu : pour penser l’espoir, il faut penser au-delà de soi.

Nous en appelons donc à une véritable inversion du logiciel de la philosophie occidentale. Au lieu de la centrer uniquement sur la pensée de l’individu face à sa mort, il faut défendre une philosophie qui pense prioritairement le vivant, la transmission des générations, au-delà de soi. Tant qu’ils restent centrés sur l’individu seul face à la mort, le monde et le temps sont pensés comme absurdes. Mais si on accepte l’idée d’une humanité poursuivant toujours son chemin, on se place dans un inachevé, toujours ouvert, toujours à élaborer.

Donc on peut partager l’espoir?

«L’espoir est toujours en partage » dit, à juste titre, la philosophe Catherine Chalier. Cette dimension est essentielle, car l’espoir ne se vit jamais seul. Il faut se souvenir, comme l’a fait l’écrivain italien Erri de Luca, dans son livre intitulé Alzaïa, qu’en hébreu le mot tiqva désigne à la fois l’espoir et la corde, la cordée. Celle qui attache des captifs les uns aux autres, mais qui permet aussi aux humains de tenir ensemble, de se libérer, comme des alpinistes qui se sécurisent mutuellement. L’espoir n’est jamais une course en solitaire. Il nous relie les uns aux autres. Nous sommes solidarisés par cet espoir en partage.

Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes aujourd’hui sur l’espoir?

Nous n’avons aucune réponse toute prête ni de savoir-faire infaillible en la matière. Il s’agit avant tout de tenter de comprendre et de faire comprendre. Il faut parler aux jeunes du passé, de la profondeur de champ de l’histoire, des défenseurs des libertés à travers l’histoire. Il faut leur expliquer que le plaisir de l’immédiat ne peut constituer l’unique valeur qui s’impose, et que les super-héros de Star Wars et d’autres sagas, qui terrassent le mal à coup sûr, ne reflètent pas la complexité du monde. Enfin, il faut aussi tracer, inlassablement, la frontière entre le virtuel et le réel, car les confondre conduit à une déréalisation.

Cela dit, nous ne détenons pas les clés du futur. C’est aux jeunes qu’il appartient de les forger. À condition pour nous, adultes, d’avoir la plus vive conscience que le monde ne s’achève pas avec nous, que la transmission des générations est la clé d’une réouverture de l’horizon et de l’espoir.

En fait, il y a espoir si, et seulement si, on considère le monde comme jamais achevé, toujours à construire, tous ensemble. L’espoir fait agir à partir de cette conviction partagée que la partie n’est pas achevée, le monde pas fini, l’histoire à poursuivre.

Mais, pour avancer, il faut encore un récit. L’espoir se doit d’être formulé, raconté, mis en mots, en mythes, en histoires. Il doit se parler, se transmettre, se représenter. Il s’appuie aussi sur un imaginaire, sur de la fiction.

Ces récits nous manquent, il faut qu’ils puissent être rêvés, se reconstituer, pour que l’espoir puisse se fonder, trouver son socle.

Personnellement, qu’est-ce qui vous donne de l’espoir?

Le fait que l’inespéré existe et résiste ! Que l’histoire demeure inachevée. Souvenez-vous de ce qui est inscrit sur la porte de l’Enfer de Dante : «Laissez tout espoir, vous qui entrez ici ». Ce qui définit l’enfer, c’est qu’il est clos, c’est un espace achevé, sans ouvertures ni rêves possibles. Au contraire, la dignité humaine, dans notre monde, consiste à maintenir indéfiniment le désir d’un futur meilleur. Ernst Bloch, l’auteur du Principe Espérance, en 1959, avait bien compris que cette conscience du futur était le moteur non seulement de l’histoire, mais de toute création humaine. Il affirmait que « l’espoir demeure jusqu’à présent aussi inexploré que l’Antarctique ». Nous pensons qu’il est temps de l’explorer.

Pour aller plus loin Monique Atlan et Roger-Pol Droit, L’espoir a-t-il un avenir ?, Flammarion, 2016
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