LE MOURON DES OISEAUX – 2ème PARTIE

Les mourons des oiseaux

ALANDA GREENE continue à nous parler de ce qu’elle apprend en arrachant les mauvaises herbes de son jardin, et du travail très similaire qu’elle doit faire pour éradiquer certaines tendances et traits de caractère de son jardin intérieur.

J ’attache beaucoup d’importance au fait d’écrire régulièrement mes réflexions, de prendre le temps de passer ma journée en revue, de réfléchir à mes actes, à mes paroles, à mes pensées. Je sais que ce processus est essentiel pour rester consciente de ce que je fais, pour m’aider à examiner ma vie, à repérer les indices que j’ai manqués, par manque d’écoute. Je sais la valeur de cette pratique, pourtant il y a des jours où je me défile. Je suis trop occupée, fatiguée, ou j’oublie – je me trouve des excuses, ou des contre-arguments. Ça m’arrive. C’est humain. Inutile de faire tout un drame de mes faiblesses.

Quand j’observe cette façon de me chercher des excuses, je la découvre un peu partout, comme les filaments du mouron des oiseaux qui serpentent dans le jardin. Je peux gaspiller mon énergie à déprimer, m’auto-fustiger – comme si j’étais le seul être humain à la ronde à se donner des excuses – avec la honte de me voir agir ainsi, alors que je sais parfaitement ce que je devrais faire ! Et en prime, la peur que le monde entier lise sur mon front: «Elle procrastine, et en plus elle se cherche des excuses»!

Je n’aime pas particulièrement rencontrer cet aspect de moi, parce qu’il ne cadre pas avec mes efforts pour me montrer efficace, compétente, fiable. Dans bien des domaines, c’est bien ce que je suis. Mais pas partout. La procrastination se manifeste là où mes capacités sont proches de leurs limites.

J’observe le parcours des tiges du mouron des oiseaux qui, à partir de la racine, sinuent et s’étendent dans toutes les directions, très loin de l’endroit où elles sont sorties de terre. De la même façon, j’examine l’irritation qui surgit en moi. Est-elle due à des paroles qui m’ont été lancées impatiemment, à une attitude que je juge mesquine ou manquant d’égards?

Je peux en rester là, dans la conviction que c’est la faute de l’autre; ou je peux suivre les circonvolutions qui me feront découvrir mes attentes insatisfaites, mes conceptions toutes faites sur ce que devrait être la réalité… Et en poursuivant l’exploration, je débouche sur les idées, les images de ce que je devrais être – et ne suis pas – et sur ce qui me manque pour avoir de la valeur, du mérite. Cela m’entraîne bien loin de l’irritation qui a suscité cet examen: c’est comme enfin pouvoir saisir la racine du mouron des oiseaux, à bonne distance de l’endroit où j’ai remarqué ses feuilles pointant entre les fanes de carottes.

Lorsque je suis à la trace une tendance particulière, je trouve souvent son origine ailleurs que là où je l’avais d’abord imaginée. Par exemple, mon irritation en réaction à ce qu’une autre personne dit se révèle ancrée dans ma tendance à ne pas parler franchement, à ne pas exprimer clairement mes pensées et mes sentiments.

Souvent, en remontant à l’origine d’un comportement que je souhaite transformer, je découvre que celle-ci n’est pas du tout là où je croyais. Et je suis renvoyée à la question de ma valeur personnelle: comment vivre à la hauteur de ce que j’imagine que je dois être pour être acceptée ? Pour être digne d’estime? Mais au fait pour qui ? pour quoi ? En moi comme dans le jardin, les mauvaises herbes ont tout un réseau de racines souterraines qui restent mystérieuses.

En réalité, le mouron des oiseaux est une plante dont les feuilles et les tiges sont saines pour nous. Elles donnent un thé nourrissant, aident à calmer les inflammations, à perdre du poids, et sont un tonic printanier qui fortifie le sang. C’est seulement à la culture des légumes que cette plante n’est pas utile. De même, beaucoup de notions apprises à la maison, à l’école et dans la cour de récréation ne sont pas utiles non plus. Autrefois, elles m’ont peut-être servi à savoir comment me conduire, mais elles ont fini par s’insinuer et s’incruster aux mauvais endroits. Je sais qu’il me faut patiemment identifier leur origine et faire tout ce que je peux pour les éradiquer.

Que le mouron des oiseaux réapparaisse encore et encore, je n’y trouve rien à redire, c’est dans sa nature. Mon travail consiste à l’enlever là où il cause des dégâts. Je ne m’attends pas à ce qu’il disparaisse, puisque sa nature est de prospérer ; c’est donc facile à accepter, ça fait partie du travail de jardinage. Ce n’est pas un drame d’en trouver et de l’arracher. De même, je comprends aujourd’hui que je n’ai pas à gaspiller mon énergie quand je vois réapparaître des tendances que je pensais disparues. Il suffit de faire le nécessaire. Désherber ce qui doit l’être.

Rumi a dit: «Au delà du bien et du mal, il existe un champ. C’est là que je te rencontrerai.» Certains ont interprété cette phrase comme signifiant que le bien et le mal ne sont que des constructions humaines pour contrôler les gens et les sociétés, et que ce que nous faisons ou non n’a pas d’importance, tant que nous n’y mettons pas des étiquettes. Je ne suis pas de cet avis. L’action juste a de l’importance. Mais si je reste prisonnière du sentiment d’avoir raison ou d’avoir tort, cela limite ma croissance. Les mauvaises herbes n’ont pas tort, mais elles doivent être éliminées des plates-bandes, parce qu’elles étouffent les plantes que je cultive. Il y a aussi des choses en moi que je souhaite cultiver et renforcer pour réaliser mon potentiel dans cette vie. Il me faut donc identifier et supprimer ce qui fait obstacle à leur croissance et leur épanouissement. Ce n’est ni juste ni faux. Il s’agit de ce que je veux pour ma vie. Ce que je veux que mon jardin produise.

Une des techniques que j’ai apprises pour trouver les racines du mouron des oiseaux est de tirer sur la tige – pas assez pour la casser mais suffisamment pour percevoir sa résistance. Je sens cette résistance sur le sol parmi les autres plantes, elle me guide vers la racine, que je tente ensuite d’extraire. Je fais pareil quand je m’efforce de suivre en moi un trait de caractère jusqu’à sa racine: je cherche à voir où se trouve ma résistance. C’est le fil à suivre, et si je cherche où cette résistance me mène, je découvre les aspects bien cachés qui sont à l’origine de mon comportement.

Quand j’enlève avec persévérance les mauvaises herbes en moi, je trouve ma récompense : je suis invariablement conduite au centre de mon être. Ancrée dans mon cœur, je reconnais la vie de mon jardin dans toute sa grandeur, j’observe ce processus continu et cyclique, et j’accepte paisiblement le rôle que j’y joue.

Quand je parcours le réseau des tiges et des feuilles du mouron des oiseaux, je me rapproche de sa source, qui est généralement à bonne distance et souvent à l’opposé de là où je l’attendais. Lorsque je suis à la trace une tendance particulière, une habitude, une caractéristique, je trouve souvent son origine ailleurs que là où je l’avais d’abord imaginée. Par exemple, mon irritation en réaction à ce qu’une autre personne dit se révèle ancrée dans ma tendance à ne pas parler franchement, à ne pas exprimer clairement mes pensées et mes sentiments. Surtout sur le vif. C’est un trait familial et culturel qui a des aspects positifs, car l’expérience m’a appris à éviter de répondre quand ce qui m’anime est la colère, l’irritation ou la frustration. Ce serait comme arracher une touffe de mouron des oiseaux d’un coup sec. Ça abîmerait les fleurs et les plantes voisines. Mais prendre conscience de la véritable source de ma réaction et exprimer clairement ma position dissipe en général ma contrariété, quoi que l’autre personne ait dit. Le problème n’est pas vraiment celui que j’avais imaginé. Le mouron des oiseaux ne se trouve jamais là où il est d’abord apparu. Sauf quand il est tout petit. C’est le meilleur moment pour l’arracher. Une occasion qu’on rate facilement, car il s’agit d’une si petite chose qu’on n’en tient pas compte ou qu’on la remet à plus tard. C’est si simple de négliger ces petits riens qui m’agacent, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus petits du tout et exigent bien plus d’efforts.

Mais quand j’enlève avec persévérance les mauvaises herbes en moi, je trouve ma récompense : je suis invariablement conduite au centre de mon être. Ancrée dans mon cœur, je reconnais la vie de mon jardin dans toute sa grandeur, j’observe ce processus continu et cyclique, et j’accepte paisiblement le rôle que j’y joue. Ce n’est pas mon jardin, ce n’est pas ma vie. Tous deux sont l’expression de la vie une. Et le travail de jardinage, c’est faire l’expérience toujours recommencée de cette perception et de ce sentiment.

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