Norlha, la mode de Paris sur les hauts plateaux tibétains

Norlha la mode de Paris sur-les hauts plateaux tibétains

Très jeune, KIM YESHI rencontre un maître et devient bouddhiste. Elle se passionne pour le Tibet et rêve de transformer la vie du peuple tibétain. Elle nous raconte comment s’est créé le Norbulingka Institute pour les Tibétains en exil, puis le projet Norlha, encore plus fou : développer une entreprise qui va poser les fondements d’une nouvelle économie pour les nomades des hauts plateaux tibétains.

J ’ai toujours aimé les beaux tissus. Enfant, les toilettes décrites dans les livres de la Comtesse de Ségur m’émerveillaient. Ma meilleure amie et moi nous enveloppions dans de vieilles robes de demoiselles d’honneur ayant appartenu à mes sœurs, ajoutant des bijoux en toc donnés par ma mère, et les foulards Hermès que je piquais dans ses tiroirs. Nous nous pavanions devant la glace, telles de grandes dames du passé. Mes parents aimaient les belles choses et avaient acheté et restauré un petit château en Normandie. Tous les dimanches, j’accompagnais mon père qui faisait les brocantes et le marché aux puces, et faisait venir des artisans du faubourg Saint-Antoine pour tendre les murs d’étoffes de soie et de velours de Lyon. Je regardais avec fascination le tapissier, un petit homme juché sur une échelle, qui crachait ses clous qu’il enfonçait ensuite d’une main habile.

En grandissant, je remarquai que les coupes chics des manteaux en France étaient bien supérieures aux formes sans charme des manteaux anglais, mais que les tissus d’Outre-Manche, avec leur mélange de poil de chameau et de cachemire, étaient sans rival. Nous en avions un plein placard à la campagne et les sortions pour nous promener dans les bois. Malgré leur âge et leur aspect usé, il émanait d’eux un bien- être décontracté et complice, plein de chaleur, une sensation qui pour moi devint plus tard une définition du confort personnel, que seule une matière exceptionnelle peut apporter.

En 1973, âgée de 17 ans, je partis étudier aux États-Unis. Déjà bouddhiste et pratiquant le yoga, je décidai d’étudier le tibétain et en vint ainsi à connaître mon futur mari, Kalsang, qui venait d’arriver d’Inde. Les leçons de tibétain donnèrent lieu à un rapprochement marqué, et à l’obtention de mon bachelor en anthropologie. Nous décidâmes de poursuivre des études supérieures en bouddhisme tibétain. Kalsang, qui avait déjà une formation d’enseignant en tibétain, enseignait la langue et les dialectes aux étudiants américains, tout en préparant son Ph.D., pendant que je finissais mon master.

Deux ans plus tard, en 1979, déçus par la vie universitaire, nous avons changé de cap. Nous voulions participer et contribuer à quelque chose de vrai, de vivant. Nous sommes allés en Inde rejoindre la communauté tibétaine en exil. Là, j’ai découvert non seulement une culture riche en spiritualité, mais la littérature et les nombreuses formes d’art religieux qui m’ont fascinée. Entre 1979 et 1989, nous avons eu quatre enfants, et avons fondé le Norbulingka Institute, un havre pour les artisans tibétains qui arrivaient de plus en plus nombreux. Nous avons recruté des maîtres artisans en peinture de thangkas, ou peintures religieuses, en statues martelées, et en appliques de tissus, créant des thangkas à partir de centaines de pièces de brocard, ainsi que des ébénistes qui taillent le bois en tableaux délicats. Auprès de chaque maître, nous avons placé des apprentis, de jeunes migrants, avec ou sans expérience, ayant traversé la chaîne de l’Himalaya dans l’espoir de trouver un meilleur destin sur l’autre versant. Pendant plus de dix ans, j’ai créé des produits adaptant le savoir-faire tibétain au monde d’aujourd’hui, en cherchant des soies et des brocards précieux dans le fin fond de l’Inde. Norbulingka ne disposait d’aucune subvention; en 2005, nous avions déjà plus de 300 employés, payés par les ventes de nos produits. Ça n’a pas été facile, mais nos efforts nous ont permis de rémunérer nos artisans et de monter une opération couronnée de succès, tout en transformant la vie de centaines d’hommes et de femmes.

Mes enfants ont grandi dans ces chantiers et parmi les peintres, les tailleurs et les menuisiers. Vers 2003, mon mari et moi avons décidé d’envoyer au Tibet notre fille Dechen, qui avait presque terminé son bachelor aux États-Unis, pour explorer les possibilités de se fournir en laine de yak. Elle avait déjà passé six mois en Chine à apprendre le chinois et avait visité Lhassa l’année précédente.

Je ne connaissais rien à la laine de yak, à part une anecdote racontée par le tailleur du 13e et du 14e Dalaï-lama, un vieux monsieur auprès duquel, dans les années 90, j’avais passé des journées entières à écouter le récit de sa vie. Il me raconta que, dans les années 60, un aristocrate tibétain, devenu officiel du gouvernement chinois à Lhassa, devait se rendre à un congrès à Pékin et voulait une veste qui possèderait, malgré le carcan du style réglementaire de l’époque, un caractère mettant en valeur une qualité bien tibétaine. Le tailleur lui fit une veste Mao de coupe parfaite en… laine de yak. A l’époque, j’avais retenu ce détail et c’est ainsi que la laine de yak, khullu en tibétain, fit son chemin au plus profond de ma conscience.

Quelques années plus tard, je me suis familiarisée avec le cachemire, de la chèvre au produit fini. J’ai visité plusieurs fois la Mongolie, et l’idée de travailler avec des fibres précieuses et d’en fabriquer des tissus d’exception a marqué le début de mon obsession. J’ai commencé avec de la laine de chameau, provenant de Mongolie puis filée et tissée au Népal, dans l’atelier d’un ami.

Pendant toutes ces années passées en Inde, Kalsang et moi rêvions de créer une activité au Tibet même. Connaissant la situation des émigrés qui traversaient l’Himalaya pour chercher fortune en Inde, et qui avaient grossi les rangs des employés de Norbulingka, je savais que la transition d’une vie pastorale traditionnelle à une vie où le marché faisait son chemin jusqu’aux régions les plus éloignées était difficile; les jeunes, maintenant scolarisés, refusaient, surtout les filles, de revenir à une vie de nomade dure et ingrate. Notre rêve était de créer un atelier au Tibet même, et la mission de Dechen en cet été 2004, fut d’en examiner les possibilités.

Elle a commencé par prendre des photos et établir des contacts avec des familles que nous connaissions en Amdo, province tibétaine du Nord-Est maintenant intégrée aux provinces chinoises du Gansu et Qinghai. L’Amdo est une immense étendue de pâturages verdoyants habitée par des millions de yaks et de moutons, bien plus nombreux que les hommes. Dechen a tout appris sur la vie nomade, y compris les difficultés que rencontraient les jeunes entre deux mondes. L’année suivante, elle y est retournée avec son frère Genam, 18 ans, avec mission d’acheter et de traiter du khullu de yak. Ils sont restés cinq mois, en augmentant l’équipe de deux membres, Dunko, du village de Ritoma et Sonam Dolma, de Labrang. Ils ont acheté 2 tonnes de fibre brute, qu’ils ont fait nettoyer dans des usines d’éjarrage au bord du Plateau. Le résultat fut mis en ballots et chargé dans un camion transportant du beurre à Lhassa, puis à Katmandou ou le khullu fut filé et tissé en châles soyeux. Le résultat me remplit de joie ; le maître tailleur avait raison, le khullu était une fibre exceptionnelle.

Dechen repartit au Tibet au printemps 2006, et à l’automne, avec son mari Yidam et un petit groupe de nomades du village de Ritoma, fit un stage au Cambodge, puis à Katmandou pour apprendre le tissage. Bien que les Tibétains filent et tissent la laine de mouton, c’est dans un contexte intemporel, où le temps ne se compte pas en termes d’argent, et le résultat est plutôt utilitaire. Si les fermiers sédentaires du Tibet central tissent des étoffes d’exception depuis des siècles, les nomades restent assez rustiques, et leurs produits auraient eu peu de chances sur le marché d’aujourd’hui. Il était vital que nous devenions durables, et auto-suffisants, non seulement pour survivre, mais pour réussir.

Pour cela, il fallait une technique qui soit plus performante, tout en restant simple. La solution s’offrait avec la technologie intermédiaire des métiers à navette, datant du XVIIIe siècle et introduits en Inde par les Anglais au début du XIXe . Ces métiers étaient non seulement efficaces et sophistiqués sur le plan technique, mais aussi bien adaptés à une petite production et à l’environnement d’un village. Nous achetâmes notre matériel à Katmandou, quinze métiers d’occasion que nous transportâmes par camion jusqu’à Lhassa. Pour la filature, nous adoptâmes le charka, le rouet indien, rendu célèbre par Gandhi.

Je visitai le village de Ritoma pour la première fois en été 2006. J’exposai mon plan et, après une négociation avec le village et le monastère, on nous mit à disposition un terrain à l’entrée du village, en pente douce, face au sud. J’investis mes fonds personnels, et mon mari nomma notre nouvelle société: Norlha, qui signifie « richesse des dieux » en tibétain. La seule raison pour laquelle le village de Ritoma nous accueillait dans cette démarche si peu familière, était que nous promettions des emplois qui permettraient aux jeunes qui délaissaient la vie nomade de rester dans leurs villages, évitant une migration vers les villes.

Grâce à nos liens avec quelques familles, ils nous firent confiance, un élément précieux dans notre démarche où tout se jouait, non sur les papiers et les contrats, mais sur le rapport humain. Je gardais cette confiance dans mon cœur comme un aiguillon qui nous donnerait le courage, à Dechen et moi, de trouver le moyen d’aboutir. Je croyais à ce projet dur comme fer, mais à part ma fille, j’étais un peu seule. Aller construire à partir de rien un atelier dans un coin perdu avec des pasteurs nomades, ne sachant ni lire, ni écrire, qui n’avaient jamais eu d’horaires fixes ni travaillé entre quatre murs, semblait être un défi insurmontable. Personnellement, cette démarche était la continuation du travail accompli à Norbulingka où Kalsang et moi avions construit une communauté durable d’artisans à partir de migrants sans expé- rience. Je savais que c’était possible et étais prête à recommencer.

La construction de l’atelier commença en avril 2007. L’architecture du bâtiment resta simple; Dechen et Yidam habitaient chez Dunko, un cousin éloigné de Yidam qui les avait introduits à Ritoma. Dechen prit comme base le plan de sa simple maison nomade, en l’agrandissant plusieurs fois. Une bâtisse de structure traditionnelle en bois, avec poutres et piliers reposant sur d’imposants murs secs, typiques de la région; elle était à la fois solide et se fondait dans l’environnement local. Nous établîmes un comité dans le village pour nous aider à traiter les demandes d’emploi, bien supérieures aux 30 postes que nous offrions. Ils donnèrent priorité aux femmes, surtout à celles qui étaient pauvres ou divorcées et aux familles avec peu d’animaux, pour qui un salaire régulier était une importante contribution. Le nombre d’employés monta rapidement à 70, puis 90, et début 2017, nous étions 130, dont 70% de femmes. La formation fut entreprise durant l’été 2007, dans des tentes, sous l’égide de deux maîtres tisserands du Népal, en attendant l’achèvement de la construction.

Nos artisans apprirent vite; le métier de berger est dur et demande un esprit éveillé en tout temps, été comme hiver ; les troupeaux comprennent des centaines de bêtes, qu’il faut emmener paître et ramener tous les jours, en les protégeant des voleurs et des loups. Les femmes doivent traire les yaks, collecter la bouse qui servira de carburant, faire le beurre et le fromage et préparer les repas. Comparé à ça, un travail régulier exigeant le même éveil et l’attention au détail, dans un environnent chauffé, est perçu comme un privilège donnant à tous le désir de se donner à fond. Les femmes trouvaient une indépendance dont elles n’avaient jamais rêvé, et les jeunes couples pouvaient maintenant établir leur propre ménage, dégagés de leurs parents ou beaux-parents. En quelques mois, leurs efforts donnèrent des fruits : nous avions des produits qui mettaient non seulement en valeur les qualités exceptionnelles de la fibre, mais aussi celle de nos artisans.

Nos premiers clients furent les grandes maisons de Paris. Nous avions peu de fonds, et je mis toute mon énergie dans la création de produits haut de gamme. Dans les six années qui suivirent, nous travaillâmes avec plus de quinze maisons, dont Lanvin, Balmain, Sonia Rykiel et Heider Ackermann. Puis en 2014, nous prîmes un tournant, décidant de pousser la marque Norlha, pour mettre plus en valeur cette fibre exceptionnelle, le travail artisanal qui l’épaulait, ainsi que son histoire.

Ce fut une grande chance pour moi que ma fille Dechen partage ma passion. C’est grâce à son courage et sa détermination que ce projet s’est développé aussi rapidement et aussi bien. Se prenant bientôt au jeu de cette aventure, elle y a mis toute son intelligence et son enthousiasme. L’aspect humain, en particulier, l’a passionnée, mais ce ne fut pas facile. Face à une société patriarcale, Dechen, une femme menue d’à peine 25 ans, se retrouvait à la tête d’une opération où tout était à réaliser. C’est par sa capacité à s’adapter à toute situation, son habileté à communiquer, son extrême patience à former son équipe et à transmettre ses connaissances, puis la confiance que progressivement ses employés ont développée en elle, leur enthousiasme et leur soif d’apprendre, que Norlha est devenue l’entreprise qu’elle est aujourd’hui. Les défis furent nombreux, mais loin de décourager Dechen, ils l’ont poussée à se battre, à ne jamais lâcher. En plus de la gestion de l’atelier, du développement de systèmes de production inédits, elle participe à la création des lignes de produits et au stylisme. Photographe de talent, elle est aussi responsable de l’image de la marque.

Dix ans plus tard, nous regardons les jeunes gens, ces anciens nomades qui ont tout misé sur Norlha. Leurs enfants sont nés, ont grandi, ils jouent dans l’atelier après l’école. Ils ont développé une assurance, une confiance dans l’avenir et celui de leurs enfants. Toute une petite économie s’est développée autour de l’atelier, poussée par le poids de plus de 120 salariés qui consomment dans le village même; restaurants, aménagements, véhicules, petits magasins. Les fêtes locales, le Laptse, hommage aux dieux des montagnes, la fête religieuse du Saga Dawa au monastère, le pique-nique annuel de trois jours de Norlha, sont plus riches, plus denses, plus colorés. Les officiels locaux montrent l’atelier avec fierté aux dignitaires de Pékin ou de Lanzhou. Les lamas du monastère de Ritoma viennent plusieurs fois par an exhorter les employés, leur rappellent leur chance d’être salariés dans le village même et de vivre à l’aise parmi les leurs, et les exhortent à mettre leur énergie commune à soutenir Norlha, leur bonne fortune collective.

Notre rêve est d’encourager une économie nouvelle, adaptée à notre temps, pour ceux qui sont souvent oubliés dans l’ouragan du progrès.

Notre rêve est de répliquer l’histoire de Norlha non seulement sur le Plateau tibétain, mais dans toutes les régions où les temps ont changé trop vite, où les sociétés traditionnelles se trouvent bousculées et sont en danger d’être marginalisées. Notre rêve est d’encourager une économie nouvelle, adaptée à notre temps, pour ceux qui sont souvent oubliés dans l’ouragan du progrès.

Retrouvez Kim et Dechen dans le documentaire Au fil du monde – Tibet d’Isabelle Dupuy Chavanat et Jill Coulon, le 6 novembre 2017 sur Arte Voir aussi www.norbulingka.org et norlhatextiles.com
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