Pierre après pierre

Pierre après pierre
ALANDA GREENE découvre l’art d’une progression lente et constante, et la vertu de la régularité et de la persévérance.

C’est le temps des labours. Le printemps a été froid et humide, le sol est lourd et détrempé. Mais il faut quand même le retourner ! Je travaille lentement, j’enfonce la fourche dans une étroite bande de terre, soulève les mottes dures, les laisse retomber et les défais par des coups bien ciblés. Je souffle et je transpire.

«Une petite rangée et je suis déjà dans cet état ? Comment vais-je arriver à labourer tout le jardin?»

Je connais la réponse. Une pelletée à la fois.

Si j’utilisais un petit motoculteur, ce serait plus rapide, plus facile, et chaque année des amis bien intentionnés me le conseillent. Mais j’ai remarqué que la terre que je retourne à la fourche grouille de vers, alors que ces merveilleux aides-jardiniers sont moins nombreux à s’y tortiller quand elle est travaillée mécaniquement. J’ai troqué la pelle contre une fourche pour mieux ménager la population des vers.

Carl Jung disait: «Rien n’est plus important
qu’aujourd’hui.» En allant plus loin dans ce sens,
on pourrait dire: «Rien n’est plus important que
cet instant.»

Pourtant chaque année, d’une manière ou d’une autre, tout le jardin finit par être labouré et planté. En ce moment j’ai l’impression d’être face à une entreprise redoutable et décourageante; et si je considère tout le jardin, tout ce qu’il y a encore à faire, ça me semble impossible. Mais si je me concentre sur la parcelle qui se trouve juste devant moi, ça me paraît faisable.

Carl Jung disait: «Rien n’est plus important qu’aujourd’hui.» En allant plus loin dans ce sens, on pourrait dire: «Rien n’est plus important que cet instant.» Et en cet instant, j’arrive à enfoncer ma fourche dans le carré de terre juste devant mes pieds.

Quand je pense à tout ce qu’il faut faire, au lieu de me focaliser sur le travail que je suis en train d’accomplir, je m’éparpille. Bien sûr je peux garder à l’esprit tout mon jardin, relever la tête et contempler ce qui m’entoure, admirer les jonquilles au bout de la plate-bande, les fauvettes qui volettent dans le cerisier, humer la brise légère qui sent l’herbe nouvelle. Mais je ne dois pas perdre de vue l’importance de ce qui m’attend, là, devant moi.

A mes débuts à l’université, je n’étais pas très studieuse. Je remettais tout à plus tard, et je me retrouvais ensuite face à des délais impossibles à tenir. Je me disais souvent: «Bon, j’ai déjà tellement de retard que même si je finis ce papier, ce ne sera rien comparé à tout ce qu’il reste à faire. Alors pourquoi ne pas sortir avec mes amis !» L’absurdité de ce raisonnement est maintenant si évidente que c’en est embarrassant, et je vois bien comment je m’y prenais à l’époque pour saboter mon travail.

Cette façon d’agir inefficace a commencé à changer quand j’ai constaté les effets de ma procrastination et préféré m’épargner la panique dans mon travail. En retournant ces pensées dans ma tête pendant que je retourne la terre, je prends conscience de tout ce qu’on peut accomplir en faisant une petite chose après l’autre. On trouve cette sagesse qui manquait à mes jeunes années dans d’anciennes histoires, telle la fable d’Ésope «Le lièvre et la tortue», qui montre l’efficacité d’un effort lent et continu.

Dans «Frère soleil, sœur lune», le très beau film de Franco Zeffirelli sur Saint François d’Assise, on entend la chanson légendaire de Donovan qui évoque le petit groupe des premiers disciples reconstruisant une église abandonnée:

Jour après jour, pierre après pierre,
lentement construis ton secret.
Jour après jour, toi aussi tu grandiras,
et connaîtras la gloire du ciel.

Je devais être prête à recevoir ce message, dans ma lassitude à remettre tout à plus tard et à vivre le stress de trop de travaux à rendre, trop d’examens à passer et de mémoires à rédiger, car cette chanson a eu un effet. D’ailleurs elle est devenue l’une de mes favorites et aujourd’hui encore, quand je retourne la terre, il m’arrive de la chanter ; elle m’encourage à poursuivre les petites tâches de chaque jour.

Mon ami Ben s’est engagé dans un grand projet: fabriquer un tambour de A à Z, depuis le nettoyage et le tannage de la peau, le découpage et le façonnage du bois de cèdre pour le cadre, jusqu’au ponçage et au collage. Cette activité nécessite beaucoup d’espace, et Ben n’en a pas beaucoup pour travailler, mais semaine après semaine, il achève une des pièces.

«Je ne suis pas quelqu’un qui fais les choses dans un grand élan d’énergie, explique-t-il, j’avance lentement, mais je persévère.»

Cette phrase m’a fait penser à Scott Nearing, le co-auteur de Living the Good Life. Il a paraît-il creusé un très grand étang sur son terrain en excavant deux seaux de terre par jour. Il a fallu beaucoup de temps mais, comme Ben, il a persévéré, et a fini par l’avoir, son grand étang.

Plus je pense à cette façon de faire, tout en labourant une nouvelle rangée, plus je trouve d’exemples de son efficacité. La régularité dans une pratique, ou dans la réalisation de n’importe quel projet, recèle une profonde sagesse, de même que cette riche terre labourée recèle une profusion de vers fort utiles. J’entends les paroles de mon enseignant, qui font écho à celles de nombreux guides :

Sois régulière, médite chaque jour,
même si ce n’est qu’un petit moment.
C’est beaucoup plus fructueux que de le faire
longuement de temps en temps.

Je ne voudrais pas vous faire croire que les tendances de ma jeunesse se sont entièrement transformées. Elles se manifestent encore en beaucoup d’occasions, mais c’est au jardin que je les ai le mieux dépassées. Quand j’écris, je ne maîtrise pas encore l’art du «petit à petit». Pour mes projets d’écriture plus importants, j’aurais besoin de grandes plages de temps mais, avec mon mode de vie, je n’arrive pas facilement à en créer. Je commence à me demander si ce n’est pas l’idée que ces grandes plages me sont nécessaires qu’il faudrait revoir. J’apprends à écrire
dès que j’ai un moment. Ainsi l’histoire continue à avancer, mes pensées à bouillonner en moi, et ma réceptivité reste vive, en alerte, attentive.

De même, tout ce que j’accomplis de façon régulière, répétée, m’ouvre des perspectives. La sagesse des paroles de mon enseignant s’étend. Cette régularité, ce «petit à petit», m’apporte beaucoup plus que le simple fait de venir à bout d’une tâche. Cela pourrait signifier transformer tout un mode de vie.

Chaque année la terre est retournée, la récolte est engrangée – une récolte qui dépend de la température, de la pluie, du vent et de l’attention que je lui porte. Tout en me penchant pour soulever une nouvelle pelletée de terre, je me demande: «Quelle est ma récolte intérieure, quand j’applique cette sagesse?»

Qu’est-ce que je choisis d’exprimer dans ma vie? Quelles qualités ai-je envie de renforcer ? Selon quelles valeurs vais-je décider de vivre? Comment puis-je les manifester ? Si je réponds à ces questions et qu’une chose se met en travers de ces choix, je peux la confronter, la transformer, puis la laisser derrière moi.

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