Q & R : des professionnels partagent leur point de vue sur les neurosciences

Q & R : des professionnels partagent leur point de vue sur les neurosciences

1/ Quelle est, selon vous, la pertinence de la science dans le domaine de la spiritualité et du yoga ?

2/ Qu’est-ce qui vous fascine dans la compréhension de la méditation par les neurosciences ?

3/ Comment les découvertes des neurosciences changent-elles notre perception de la conscience ?

 

RUBY CARMEN
Psychologue et assistante sociale
Londres, Royaume-Uni

 

Dans l’Antiquité, la science, la spiritualité et le yoga étaient souvent traités comme un tout, et la science était considérée dans un sens plus holistique qui incluait les aspects spirituels aussi bien que les aspects terrestres. Plus récemment, on pourrait dire que la science et la spiritualité se sont rejointes, car elles peuvent se compléter, par leurs perspectives différentes, et éclairer notre vision du monde à partir d’une multitude de points de vue.

L’un des aspects les plus fascinants du développement des neurosciences est l’étude de phénomènes intérieurs, comme la méditation. En tant que méditant et formateur en méditation ayant suivi une formation en psychologie, je suis très curieuse de connaître les différentes zones du cerveau qui sont activées ou désactivées pendant la méditation. En effet, les études longitudinales en neurosciences offrent la possibilité d’examiner les changements des structures du cerveau au fil du temps. Les preuves de ces changements sont en corrélation avec l’expérience personnelle des méditants.

La revue The Neuroscience of Consciousness est consacrée à l’étude de la conscience, laquelle relevait traditionnellement du domaine de la philosophie, avant qu’on ne fasse une distinction entre la philosophie et la psychologie. Le développement des neurosciences apporte une autre perspective à notre compréhension  de la conscience, un autre moyen de l’explorer, qui comprend la possibilité de la « localiser » dans le système humain. Le renouveau d’intérêt porté à l’étude de la conscience va au-delà d’une vision « réductionniste » de l’esprit, et prend en compte la richesse de nos mondes intérieurs.

https://www.sciencedaily.com

JIM OTIS

Spécialiste en neurologie fonctionnelle

Oakland, Californie, États-Unis

 

Je pense que la science et la spiritualité sont concernées l’une par l’autre. Ce qui prend de plus en plus d’importance dans la société d’aujourd’hui, c’est la très grande transformation que nous vivons sur notre planète. Alors que notre intelligence fonctionnelle ne cesse de se développer et de croître, la spiritualité et les neurosciences doivent s’appuyer l’une sur l’autre, se stimuler mutuellement. Et il n’y en a pas de plus bel exemple que le développement de l’interface de communication directe cerveau-ordinateur (Brain-Computer Interface ou BCI). Cela se produira au cours des 15 prochaines années, nous annonce-t-on : au lieu de parler à Siri ou de taper sur un clavier, il nous suffira d’émettre une pensée qui sera notre interface avec le « cloud » ou l’ordinateur. Cela changera profondément l’expérience humaine sur cette planète et exigera une grande sagesse spirituelle.

Qu’est-ce qui me fascine dans la compréhension de la méditation par les neurosciences? Tout! Premièrement, la compréhension neuro-scientifique de ce qui se passe dans le cerveau en méditation aura, et a déjà, des conséquences pratiques. Identifier les états du cerveau associés aux différentes formes d’expérience, y compris la méditation, fournira des moyens d’améliorer notre qualité de vie.

Les découvertes des neurosciences modifient notre perception de la conscience. Premièrement, la conscience change tout le temps d’état. Nous sommes éveillés, nous dormons, nous méditons, nous sommes en samadhi : il y a toutes sortes d’états ou de manifestations de la conscience. Et les neurosciences sont très efficaces dans la reconnaissance des indices neurologiques correspondant aux différents états de conscience. En mesurant les signaux du cerveau d’un astronaute dans l’espace, par exemple, nous savons quand il est éveillé, quand il rêve, quand il dort, quand il médite, et quel genre de méditation il pratique. C’est tout simplement fascinant et cela a des implications concrètes.

Je pense que la spiritualité voit les choses dans leur globalité, ce qui aide à donner un sens à la vie. Dans chaque expérience, il y a deux pôles: le contexte et le contenu, la vue d’ensemble et les détails. La spiritualité nous aide à avoir une vue d’ensemble, et c’est une fonction de notre cerveau droit. Celui-ci livre le contexte : l’aspect émotionnel, le langage corporel. Le cerveau gauche est plus axé sur le contenu : la signification verbale du langage. L’intelligence artificielle se développe d’une manière qui nous ouvre tellement plus de possibilités: si je veux connaître la météo à Jakarta en ce moment, je peux savoir quelle est la température, la vitesse du vent. Je peux parler dans un ordinateur et donner l’ordre à une imprimante 3D de fabriquer une tasse.

Nous sommes en train de développer d’énormes compétences qui doivent être replacées dans leur contexte. Donc, lorsque nous ferons cette interface cerveau-ordinateur, nous disposerons d’un énorme flux de données. Nous devrons le ralentir et le contextualiser pour lui donner une signification et un sens. Ceux-ci devront à leur tour orienter le grand flux de données, cette intelligence artificielle (IA) que nous sommes maintenant en mesure d’exploiter.

DR KRISHNAMURTHY J, MD
Spécialiste en santé communautaire mondiale
Bangalore, Inde

Nous en savons maintenant beaucoup au sujet de la méditation et de ses effets sur le cerveau et le comportement. Cette recherche comporte bien sûr des limites méthodologiques et conceptuelles et il n’est sans doute pas possible d’observer tous les changements aussi objectivement que nous le voudrions, mais les progrès réalisés au cours des dernières décennies dans la découverte des corrélats neuronaux de la méditation méritent d’être reconnus à leur juste valeur.

Chez les personnes qui méditent depuis longtemps, l’IRM fonctionnelle a révélé des changements structurels (neuroplasticité) dans le cortex préfrontal et le cortex insulaire, les régions du cerveau associées aux capacités d’attention, à l’intéroception et à l’intégration sensorielle. Les changements comprennent l’épaississement du cortex somato sensoriel, avec un accroissement de la conscience de soi, et un rétrécissement de l’amygdale lié à la peur et à l’anxiété.

Les électroencéphalogrammes (EEG), qui analysent l’activité électrique du cerveau, ont révélé une plus forte activation des ondes Thêta et Alpha chez les méditants, reflétant des états plus calmes et plus détendus.

L’étude des corrélats neuronaux de la conscience prend beaucoup d’ampleur aujourd’hui. Lorsque notre esprit, pour lequel vivre dans le présent est inaccoutumé, se trouve dans un état d’agitation – ce qui s’apparente à un état de malheur – on constate l’activation d’un réseau neuronal en charge du traitement autoréférentiel, connu sous le nom de MPD, réseau en mode par défaut, ou réseau d’absence de tâche. Des études ont révélé que chez les méditants expérimentés, les principaux modes de MPD étaient en fait désactivés, ce qui indique un apaisement de l’agitation. Chez les praticiens de longue date, ce changement est devenu permanent.

Des chercheurs ont proposé plusieurs cadres théoriques pour étudier la conscience. Personnellement, je trouve le « Global Neuronal Workspace Framework » vraiment fascinant. Il tente d’expliquer le traitement conscient et inconscient de l’information. Il rend compte également de la connectivité à distance entre les cerveaux. Certes, tout cela est encore théorique, mais je pense que la science fait preuve d’audace en commençant à explorer  ces aspects, qui autrefois étaient considérés comme mystiques et subjectifs. Les premières découvertes, basées sur des données neurophysiologiques, anatomiques et d’imagerie cérébrale, postulent le rôle majeur joué par le cortex préfrontal, le cortex cingulaire antérieur et les zones qui leur sont reliées. C’est sur cette base que s’est développée l’hypothèse d’un « espace de travail global » à l’échelle du cerveau. L’avenir de la recherche sur la conscience n’en sera que plus passionnant!

DR HESTER O CONNOR
Psychologue clinicienne
Wicklow, Irlande

Nous pouvons modifier notre cerveau !

J’adore entendre parler de la capacité du cerveau à changer. L’idée de neuroplasticité – la capacité innée à former de nouvelles connexions neuronales dans notre cerveau – me donne l’espoir qu’il est possible, avec une pratique répétée, d’acquérir de nouvelles habitudes. Pourquoi, pour tant d’entre nous, est-il si inroyablement difficile de persévérer dans les bonnes résolutions que nous avons prises? Le concept de neuroplasticité des neurosciences aide à répondre à cette question.

La neuroplasticité signifie que le cerveau est capable de changer et ne cesse de le faire tout au long de notre vie. Le cerveau est un réseau dynamique de milliards de connexions qui sont activées chaque fois que nous pensons, ressentons ou faisons quelque chose. Si on compare ces connexions aux milliards de racines interconnectées d’un chêne, on comprend facilement que, lorsque nous voulons former de nouvelles habitudes, il va falloir du temps pour affaiblir les anciennes.

Par exemple, après un repas copieux, vous décidez que vous allez vous mettre à marcher tous les jours. Le lendemain matin, il pleut et vous vous rassurez en vous disant que vous commencerez le matin suivant. Il faut beaucoup plus que de bonnes intentions pour prendre une nouvelle habitude. La bonne nouvelle, c’est la plasticité de notre cerveau ! Cela signifie que nous pouvons prendre de nouvelles habitudes et, avec beaucoup de pratique, atteindre notre but.

Mais pour y parvenir, deux choses sont essentielles : d’abord il faut savoir que, pour changer une vieille habitude, il faut pratiquer la nouvelle des centaines de fois afin que les connexions neuronales deviennent « automatiques » et câblées. En- suite, nous devons faire preuve de beaucoup de compassion envers nous-mêmes lorsque nos efforts rencontrent des échecs, sachant que nous faisons de notre mieux et que nous sommes prêts à continuer. En se faisant des reproches, on renforce les voies existantes, et c’est ce que la plupart d’entre nous ont toujours fait lorsqu’ils tentaient de prendre une nouvelle habitude. Apprendre à méditer n’est pas différent. Il vaut mieux méditer dix minutes par jour qu’une heure une fois par semaine. Les dix minutes aideront vraiment les nouvelles voies neuronales à s’établir fermement. En cours de route, nous devons être gentils avec nous-mêmes. Comme l’a dit Samuel Beckett: «Essayez. Essayez encore. Ratez encore. Mais ratez mieux.»

VASCO GASPAR
Formateur de méditation de Pleine Conscience en entreprise
Lisbonne, Portugal

Je suis de plus en plus persuadé que la perspective objective de la science découvre ce que les yogis et les pratiquants de la spiritualité savent depuis des millénaires d’un point de vue subjectif. L’unification de ces perspectives donne une vision d’ensemble plus intégrative, ce qui permet de mieux comprendre ce que sont le yoga et la spiritualité. Et comme la science est la religion du XXIe siècle pour beaucoup de gens, le fait que des études scientifiques valident les connaissances spirituelles inspire à certaines personnes la confiance nécessaire pour explorer ces pratiques.

Ce qui me fascine le plus dans les neurosciences, c’est ce qui reste à découvrir. Les phénomènes comme la neuroplasticité, qui montre que certaines parties du cerveau changent en fonction du type de méditation pratiqué, sont passionnants. Cela nous prouve que la méditation n’est pas seulement quelque chose en quoi nous croyons, mais qu’elle opère une métamorphose au cœur de notre être.

L’une des principales découvertes est que le mental et la conscience ne se limitent pas au cerveau. Ce serait à mon avis une vision très étroite. Plus les scientifiques « creusent » dans le cerveau et les activités des neurones pour comprendre et expliquer la conscience, plus ils se rendent compte que ce n’est pas là qu’ils la trouveront. C’est beaucoup plus complexe que cela, et je crois que des domaines comme le yoga apportent des perspectives complémentaires qui nous permettent de mieux comprendre le tableau dans son ensemble.

DR NATWAR SHARMA
Pédiatre spécialiste en soins intensifs
Chennai, Inde

La science est une approche fondée sur des preuves et elle a besoin d’explications pour tout. Elle exige des formules, des instruments objectifs, des machines et de l’équipement pour tout évaluer, alors que la spiritualité est en grande partie subjective. Peut-on mesurer la paix ou le calme ressentis pendant la méditation en termes absolus? Nous ne pouvons qu’expliquer l’effet relatif ou ce qui, dans notre état d’esprit, s’est transformé.

Bien qu’aujourd’hui nous ayons plusieurs échelles psychologiques et mentales – l’échelle du stress par exemple – et disposions d’équipements comme l’EEG et l’IRM pour évaluer les changements ressentis en pratiquant le yoga et la méditation, la science n’est pas suffisamment avancée pour en mesurer complètement les effets. Par exemple, si une personne revenait 200 ans en arrière, elle se demanderait pourquoi il est nécessaire de lutter pour des choses si insignifiantes. À l’inverse, si quelqu’un ayant vécu il y a 200 ans voyageait jusqu’à nos jours, il serait émerveillé par les progrès réalisés ! Peut-être s’exclamerait-il, en voyant un avion volant dans le ciel : «Est-ce une nouvelle espèce d’oiseau ? » De même, nous n’avons pas encore découvert comment la science peut confirmer la validité de la spiritualité. Mais en fin de compte, il n’est peut-être pas possible de tout expliquer à l’aide de la science.

En tant que médecin, je suis formé à la recherche de preuves, c’est donc l’approche empirique des neurosciences qui m’intéresse. Un nombre suffisant de recherches montrent que la méditation est bonne pour la santé, et pas seulement celle de l’esprit, car elle réduit le niveau du cortisol et la variabilité de la fréquence cardiaque, diminuant ainsi l’occurrence de maladies cardiovasculaires, d’accidents vasculaires cérébraux, du stress, de l’hypertension et même du diabète. Elle améliore le sommeil, les fonctions cognitives mentales, la concentration et la mémoire. Je médite depuis 24 ans, et cette expérience me comble à tel point que je mène une étude, dans le cadre de mon doctorat, pour déterminer l’effet de la méditation sur le corps, l’esprit, le cœur et l’aura d’une personne.

Dans mon propre travail, j’ai découvert que lorsque les gens voient et comprennent les choses objectivement, cela les pousse à aller de l’avant. Leur conscience s’élargit avec les changements qu’ils perçoivent au fil du temps. Il s’agit ici de la conscience individuelle, mais pour que les choses évoluent au niveau mondial, il faudrait une découverte révolutionnaire qui produirait un changement dans la conscience collective des êtres humains. À cet égard, les neurosciences démontrent également que le potentiel de la méditation peut toucher les gens à une grande échelle et provoquer un changement dans notre conscience globale.

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