Vous les reconnaîtrez à leurs fruits

Vous les reconnaîtrez à leurs fruits
Après avoir participé à un festival de musique pas comme les autres, CHARLES EISENSTEIN s’est mis à explorer le paradoxe de l’espoir et du désespoir auquel notre civilisation est confrontée aujourd’hui. Il nous décrit sa perplexité et comment il s’y est pris pour concilier ces deux points de vue.

Je me trouve actuellement dans un état de dissonance cognitive aiguë, écartelé entre des convictions et des perceptions contradictoires, mais qui chacune, dans sa perspective, m’interpelle. Comment choisir?

Voyons les deux notions qui s’opposent le plus. Le weekend dernier, j’ai pris la parole dans un extraordinaire festival de musique, le Kinnection Campout, près d’Asheville, en Caroline du Nord. Je n’avais encore jamais ressenti une atmosphère aussi positive, douce et amicale dans un festival. L’équipe d’accueil était joviale et le personnel de sécurité aimable et attentif, et je n’ai assisté à aucune agression, aucun bad trip, ni à une consommation excessive d’alcool qui, sans être une tendance dominante, sont monnaie courante dans ce genre de manifestations. L’idée m’est venue que cet événement était comme un générateur de champ, capable de créer une « nouvelle norme » de compassion et de partage sur cette planète.

Mais ce qui m’a rendu le plus optimiste, ce sont les échanges étonnants que j’ai eus avec des jeunes sur des sujets comme l’activisme subtil, la permaculture sociale, la politique régénérative, l’indigénéité, etc. – des discussions comme nous n’en avions pas à leur âge. Ils étaient parfaitement à l’aise avec des notions que j’ai mis des décennies à approfondir, et qui me restent relativement étrangères. Que ne pourront-ils accomplir, avec cette conscience qu’ils semblent avoir reçue à la naissance, ou qu’ils ont peut-être atteinte à la suite d’une expérience révélatrice ?

J’ajouterai à l’intention des sceptiques que ces jeunes n’étaient pas des philosophes du dimanche jonglant avec ce genre d’idées pour le plaisir. Plutôt insensibles aux promesses et aux récompenses du système, ils nourrissaient peu d’ambition au sens habituel du terme. Pour eux, on n’en est plus là.

Et même s’ils sont minoritaires dans leur classe d’âge, ils témoignent clairement d’un changement d’attitude face à l’écocide et à l’injustice.

L’autre perspective a émergé les jours suivants, quand mes recherches pour un livre m’ont fait plonger dans les prévisions les plus dramatiques sur le changement climatique. Vous l’ignorez peut-être, mais on prévoit tout simplement l’extinction imminente de la plupart des espèces, y compris la nôtre. Bien sûr, j’ai connaissance de ce scénario depuis longtemps, mais un examen des boucles de rétroaction positive m’a fait réaliser l’urgence de la situation. En fait, les changements climatiques ont déjà poussé notre planète au-delà du point de bascule. Le réchauffement s’emballe et, même si nous éliminions tous les combustibles fossiles aujourd’hui, cela ne suffirait pas à l’enrayer. Et les recommandations du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) – pourtant très conservatrices – sont impossibles à appliquer dans le contexte politique actuel.

Devant un tel constat, l’optimisme que le festival m’avait inspiré n’était qu’une illusion. Et pourtant…Je revois ces beaux visages éveillés, vivants, ces yeux clairs brillant d’une intelligence profonde, et j’ai la conviction intime qu’il y a, dans cette logique du désespoir, quelque chose qui cloche. Je suis incapable d’en présenter la moindre preuve, et pourtant je le sais. Dois-je me fier à ce sentiment que j’appelle « savoir » ?

En fait, je peux envisager un scénario rationnel où – aussi invraisemblable que cela puisse paraître d’un point de vue conventionnel – l’humanité réussit à éviter une catastrophe écologique destructrice de notre civilisation. Ce scénario découle d’une prise de conscience : en fait, la vision moderne du monde – qui est à la racine de la crise écologique – nous permet aussi de comprendre ce qu’il est possible de faire et comment amener le monde à changer. En sortant du schéma conventionnel, comme l’ont fait tant de jeunes, on élargit le champ du possible et du réel. Cela se perçoit dans tout ce qu’on appelle holistique ou alternatif – dans toutes ces technologies ou ces approches technologiques qui produisent des résultats «impossibles ».

Bien sûr, si vous adhérez à la vision moderne du monde et rejetez tout ce qui s’en éloigne, cela ne vous convaincra pas. Mais si vous avez vécu ou assisté à une expérience prétendument « impossible », vous affirmerez moins facilement qu’une telle transition n’est pas à la portée de l’humanité. Si quelqu’un réussit à guérir d’un cancer théoriquement incurable, par exemple un pancréas au stade 4, quelles autres choses seraient alors aussi possibles? En particulier sur le plan politique ou écologique ? C’est le genre de questions que bon nombre de jeunes commencent à explorer.

Aussi ténu qu’il puisse vous paraître, c’est là un des fils d’Ariane de mon scénario optimiste. L’intuition profonde que ce festival m’a apportée n’est donc pas entièrement déraisonnable – même si elle ne constitue pas une preuve en soi. Chacun de ces scénarios a sa cohérence, chacun est une réalité en soi. Alors auquel dois-je me fier?

Dans la Bible, il est dit: « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.» Or ces deux réalités portent en moi des fruits très différents, et chacune correspond à une manière d’être. Pour moi, le scénario d’une extinction à court terme est paralysant et démotivant : il invalide toute tentative de remédier à quoi que ce soit pour guérir le monde. De toutes les questions qui me tiennent à cœur, laquelle aura encore la moindre importance, devant une telle éventualité ?

L’autre scénario – que j’appellerai « l’évolution de la conscience qui sauvera le monde » – m’enthousiasme et m’incite à me mettre au service de cette évolution dans toutes ses manifestations, toutes ses applications pratiques. Il n’est pas sans embûches – attitudes moralisatrices, élitisme spirituel, manque de réalisme, etc. – surtout si on néglige la réalité sur le terrain. L’horreur et la souffrance, sur cette terre, vont bien au-delà du changement climatique. D’ailleurs à mes yeux, le changement  climatique est en fait le symptôme d’un mal bien plus profond, qui continuera à générer des crises, même si le changement climatique s’avère moins menaçant que prévu. Faire l’impasse sur les blessures et les périls qui affligent notre planète, et évacuer le chagrin qu’ils causent avec des discours spirituels lénifiants comme « tout cela arrive pour une raison » ou « la transformation de la conscience nous sauvera », équivaut à nous priver des pouvoirs étendus de cette nouvelle approche en matière de création et de guérison et à les détourner de leur but essentiel.

Le mal appelle le remède. Les multiples crises auxquelles nous sommes confrontés sont précisément proportionnées aux compétences qu’elles susciteront en nous. C’est pourquoi il est nécessaire de tenir compte des deux scénarios. Nous devons prendre conscience du mal, sans quoi le remède demeurera inaccessible et inexploité, un secret gênant dans le placard culturel nommé « alternatives ».

Si nous regardons en face les phénomènes les plus désespérants et les plus horrifiants sur notre planète, nous verrons nos propres blessures cachées et nos chagrins inavoués émerger pour être dissipés, et nous découvrirons que les deux formes de déni – des circonstances extérieures et des douleurs intérieures – sont le miroir l’une de l’autre. Si nous voulons que notre optimisme soit authentique et efficace, il faut qu’il admette la réalité telle qu’elle est.

J’aime à dire qu’aucun optimisme ne peut être authentique à moins d’avoir affronté le désespoir le plus profond. Aujourd’hui, j’ai pris conscience d’un corollaire : aucun désespoir n’est authentique s’il n’a pleinement accueilli la joie. Des festivals comme Kinnection ont un impact puissant en déjouant la logique du pire et en générant de  l’enthousiasme et de la motivation pour donner naissance à un monde plus beau. Il ne s’agit pas de montrer les failles de cette logique du désespoir, mais simplement de la rendre moins pertinente, moins dominante, moins captivante. Même si nous n’avons, a priori, aucun motif raisonnable d’espérer, nous constatons qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des raisons. En effet, à la faveur d’expériences concrètes de jeu, de joie et de communion, une conscience « déraisonnable » de nos possibilités, élargies s’infiltre en nous. Or s’ils n’ont pas vécu de telles expériences, les esprits chagrins passent à côté d’une donnée essentielle. Ils prêcheront dans le désert, car on comprendra intuitivement que leur désespoir est en réalité un manque de joie déguisé en raisonnements objectifs. Or ce quelque chose qui leur manque semblait rayonner, tant chez les jeunes que j’ai rencontrés à Kinnection que dans la manifestation elle-même.

Donc, pour transmettre efficacement un message alarmiste, il faut fréquenter les festivals et autres endroits où règne la joie. Et pour répandre efficacement la joie, il faut visiter les lieux de ses plus grands chagrins.

Bien sûr, je comprends que des festivals de ce type soient l’objet de critiques politiques, et soient considérés comme des lieux de divertissement pour privilégiés, destinés à rendre un peu plus tolérable notre monde injuste et écocidaire. J’espère cependant avoir montré qu’ils font aussi le contraire : d’une certaine façon, ils rendent ce monde moins tolérable. En nous donnant un aperçu du monde tel qu’il pourrait être, ils renforcent nos ressources intérieures ainsi que les liens extérieurs dont nous avons besoin pour contribuer à son avènement.

Pour en savoir plus
Charles Eisenstein, The More Beautiful World Our Hearts Know is Possible, North Atlantic Books, 2013
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