Une si profonde nostalgie

Une si profonde nostalgie

RAMA DEVAGUPTA a interviewé PARTHASARATHI RAJAGOPALACHARI par un bel après -midi ensoleillé à Fremont, en Californie. Ils ont évoqué la recherche spirituelle et sa place dans la vie de chacun.

Qu’est-ce qui nous pousse à entreprendre une recherche spirituelle?
Par quoi est-elle influencée?

L’impulsion vient d’une terrible nostalgie que nous avons dans le cœur. Elle dit: « Je dois connaître la vérité.» La vérité en ce qui concerne les valeurs spirituelles. Si nos conditions matérielles sont trop bonnes, trop confortables, trop prestigieuses, elles nous éloignent de notre recherche. Quand on est trop protégé, on la perd de vue. Mais si le désir de trouver brûle dans notre cœur, on finira par sortir de son cocon, comme le poussin qui brise sa coquille.

Y a-t-il différentes façons de mener une recherche spirituelle?

Au début on est guidé par la force du désir intérieur. Mais il peut ne pas être suffisamment intense. On s’égare alors en confondant ce qu’on trouve avec ce qu’on cherche, à moins que la recherche intérieure ne soit assez puissante pour dire : « Ce n’est pas ça ! Ce n’est pas ça non plus! » On peut se laisser momentanément piéger par des choses qui semblent correspondre à notre quête, comme la drogue, l’alcool, ou même le sexe. Si on s’en contente et qu’on en reste là, cela signifie que la recherche n’était pas assez intense, ni le but suffisamment défini. On peut s’arrêter avec le sentiment d’être comblé à un certain niveau sensoriel ou social, mais l’aspiration demeure à l’état dormant, c’est-à-dire qu’elle est susceptible d’être réveillée.

Lorsqu’il s’agit d’une vraie recherche, l’envol vers le but est direct, c’est ce que nous appelons la voie du shuka. Shuka est le nom sanskrit du perroquet, dont le vol va tout droit comme celui d’une flèche – sans détour. La voie du shuka dépend de la force de notre détermination à atteindre le but, de notre capacité à rejeter les objectifs temporaires, à résister à la tentation de se dire, à chaque expérience : «Et si c’était ça ! » Sur le chemin du vrai chercheur, il n’y a aucun « et si c’était ça ! » Il peut s’arrêter un jour ou deux, mais ensuite il continue, alors que d’autres se perdent dans une jungle de possibilités pendant des années.

La recherche dépend-elle directement du niveau acquis par le chercheur?

Absolument pas, elle ne dépend que de la puissance de notre détermination à atteindre le but. Dès qu’on se satisfait d’un but temporaire, c’est l’arrêt. Regardez par exemple la migration des oiseaux. Un oiseau migratoire vole des milliers de kilomètres, souvent d’un continent à l’autre. Beaucoup se perdent au-dessus de l’océan, sont pris dans un orage, n’arrivent plus à voler et tombent dans la mer. Mais la majorité d’entre eux réussissent, c’est donc possible.

Les oiseaux sont guidés par la force de l’instinct, alors que les humains ont pour instrument l’intellect. Mais à moins de cultiver la sagesse, cet intellect ne nous mène nulle part, sinon à la poursuite de buts matériels – scientifiques, artistiques, commerciaux, économiques – mais non spirituels.

Est-il nécessaire d’avoir un enseignant?

Oui, un enseignant est quelqu’un qui montre le chemin.

Quelle est la place de la pratique et de la technique?

N’importe quoi peut servir de pratique si c’est utilisé à bon escient. Même quelqu’un qui se met à boire, en croyant ainsi accomplir son rêve de nirvana, peut en tirer un avantage. S’il arrive à y échapper rapidement, la boisson aura joué son rôle, l’alcool ne l’attirera plus. Mais s’il s’en satisfait et se dit « c’est ça », il est perdu. Et c’est notre feu intérieur qui doit nous dire si c’est ça ou non.

Quel rôle jouent la littérature spirituelle et les textes sacrés?

La littérature spirituelle nous donne une satisfaction intellectuelle, et il est facile de se satisfaire intellectuellement. On peut lire quelque chose sur un sujet et avoir l’impression qu’on le connaît, mais les valeurs spirituelles doivent être ressenties, et non connues. Ce genre de connaissance n’a pas sa place dans la vie spirituelle. Beaucoup de gens lisent des bibliothèques entières et prétendent tout connaître du nirvana, parce qu’ils savent des choses sur soixante-six sortes de nirvana dans le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme et le soufisme. Mais ont-ils ressenti quelque chose ?

La spiritualité demande un certain courage, une approche audacieuse. Elle n’est pas pour les lâches. C’est pourquoi mon Maître disait : « Je veux des lions, pas des moutons.» Nous devons tout miser pour tout obtenir. Ce n’est pas un pari où on peut miser un penny et s’attendre à avoir une livre en retour. C’est ce que dit Jésus dans Matthieu 16, 25 : « Car ceux qui veulent sauver leur vie la perdront, et ceux qui la perdront pour moi la trouveront.»

Est-il nécessaire d’appartenir à une école spirituelle?

Qu’est-ce qu’une école ? C’est quelque chose qui offre un enseignement. Il y a l’école qu’on appelle « la vie », et ce qu’on y apprend dépend de ce qu’on y cherche. Nous revenons donc au chercheur. S’il recherche des satisfactions matérielles, il en trouvera. S’il veut des plaisirs sensoriels, il pourra en trouver. S’il veut être millionnaire, il pourra le devenir. La vie offre tout.

Comment un enseignant juge-t-il qu’un chercheur est sincère ou non?

L’enseignant doit présumer que chaque personne qui vient à lui est un chercheur sincère. C’est le temps qui permettra de différencier le vrai chercheur du faux. Ceux qui sont là pour s’amuser laissent tomber. Les vrais chercheurs restent. Il se peut qu’ils quittent à différentes étapes, ça dépend de leur feu intérieur, du point où il les mènera.

«Cherchez et vous trouverez » ne signifie pas «Cherchez et  vous trouverez tout de suite ». Où et quand on trouve dépend de l’intégrité de sa recherche et de la puissance qui la sous-tend. On peut trouver juste là où on se trouve, ou parcourir l’univers, revenir à son point de départ et y trouver ce qu’on cherche. Ce qui signifie que la recherche spirituelle commence et finit toujours en soi-même.

Un véritable enseignant accepterait donc tout le monde?

Il le doit! Parce qu’il ne sait pas! J’ai eu une fois une vision, dans un état entre veille et sommeil : je regardais un sac de graines dans un magasin, en essayant de choisir les bonnes pour les planter. Quelque chose me dit alors: « Comment sais-tu que la graine qui a l’air bonne germera et pas celle que tu rejettes? »

Nous ne connaissons donc pas le potentiel de vie qui se trouve dans la graine : l’une paraît faible, mais elle peut être forte intérieurement; une autre est apparemment forte, mais faible intérieurement. Le guru fait évoluer ses disciples et les aide selon ses propres capacités à le faire, au bon moment. Mais il ne peut jamais juger, il ne doit pas juger.

Dans notre pratique spirituelle, nous considérons qu’il faut voler avec deux ailes, comme la mouette, l’aile de la spiritualité et celle de la matérialité.

Le chercheur change-t-il et évolue-t-il au cours de sa recherche?

Bien entendu. Si on met sa main dans le feu, ne sera-t-elle pas brûlée ? On dit qu’un chercheur spirituel est un peu comme un métal qu’on passe au feu pour le fondre et le purifier afin que toutes les scories soient brûlées. Comme de l’or qu’on purifie.

Doit-on renoncer au monde pour devenir un chercheur?

Dans notre pratique spirituelle, nous considérons qu’il faut voler avec deux ailes, comme la mouette, l’aile de la spiritualité et celle de la matérialité. Il n’est pas question de renoncer à quoi que ce soit, à part à ce qui fait obstacle à l’obtention du but.

Quand avez-vous pris conscience du fait que vous étiez un chercheur?

Je ne crois pas avoir jamais été un chercheur conscient. Cela a peut-être commencé dans une vie antérieure. Je n’ai jamais cherché un enseignant, je l’ai trouvé. Il doit y avoir eu une préparation intérieure, mais j’ai dû gaspiller plusieurs vies à chercher ce que j’aurais pu trouver en une seule. Mon Maître m’a dit un jour que nous avions été proches dans une vie antérieure.

La tâche de l’enseignant est d’instruire les autres et de les aider à évoluer. Il revient parfois, vie après vie, tout en étant hautement accompli, car c’est son devoir de revenir pour enseigner, alors que le chercheur ne vient que pour chercher et trouver. On peut dire que la recherche de l’enseignant consiste à trouver des chercheurs, lui-même ayant terminé sa recherche et trouvé ce qu’il cherchait.

Quand on trouve son Maître, est-ce le début de notre voyage ou la fin de notre quête?

Quand un oiseau pond un œuf, il rend possible une nouvelle vie. Mais tout dépend de l’oiseau qui est dans l’œuf, de sa capacité à sortir de sa coquille. La détermination finale doit venir du poussin qui donne des coups de bec à l’intérieur de la coquille et la brise pour en sortir.

Il y a donc un élément d’accomplissement quand on trouve son Maître, ça représente une grande partie du voyage. Le mien a dit un jour à un disciple très avancé : «Maintenant ton voyage sera très court », et il a ajouté en riant : « Il se peut aussi qu’il soit très long.» Un autre disciple s’est étonné : «Comment ce qui est court peut-il devenir long ? » Mon Maître lui a répondu : « Un pour cent de l’infini est encore l’infini, et si on trébuche là… il se peut que tout le chemin parcouru soit perdu et qu’on se retrouve à son point de départ.»

Quels sont les pièges que peut rencontrer un chercheur?

Tout est un piège pour celui qui manque de vigilance et de foi. Et rien n’est un piège pour le chercheur courageux qui l’écarte simplement comme le ferait un ours d’un coup de patte.

Une fois qu’il a trouvé une technique spirituelle et un enseignant et qu’il s’est  engagé dans une pratique, comment un chercheur peut-il évaluer ses pro- grès? Quels peuvent être ses critères?

Il ne peut jamais évaluer ses propres progrès. Même mon Guruji disait: «Ce que je suis et où j’en suis, seul mon Maître le sait.» Cela correspond au principe de Heisenberg en physique : « Si vous connaissez son emplacement, vous ne connaîtrez pas sa vitesse. Si vous connaissez sa vitesse, vous ne connaîtrez pas son emplacement.» Ce principe s’applique de façon encore bien plus profonde et vraie aux questions spirituelles.

Nous avons tellement l’habitude d’évaluer nos progrès, à l’école ou au travail.

Là, on peut les évaluer. Mais ici, on ne peut pas. Quand on vole, on a besoin d’un altimètre pour connaître sa hauteur. Quand on est dans l’espace, il faut un contrôle au sol, parce qu’il n’y a pas de pression atmosphérique pour indiquer l’altitude. On est dans le vide, on doit donc compter sur une autre source de renseignements. Le contrôle au sol nous suit et il faut lui vouer une obéissance totale. Dans le domaine spirituel, plus on grandit, plus on dépend de la sagesse de son maître spirituel. C’est une question de survie.

Le chercheur spirituel parvient-il jamais à un stade où il peut se dire qu’il a atteint le but?

En spiritualité il n’existe rien de tel qu’un but déterminé. Il est en constant changement. Apprenez à aimer et ne recherchez pas l’amour pour vous-même. Tout s’effondre quand on veut tout pour soi et qu’on ne se soucie pas des autres – qu’il s’agisse d’un individu, d’un pays ou du monde entier. « Je veux être puissant, je veux être riche.» Là où il y a « je », il y a toujours destruction.

Ne vous laissez jamais détourner de votre trajectoire par les tentations de la vie, qu’elles soient matérielles, mentales ou même apparemment spirituelles. Le monde prétendument spirituel est plein de tentations. Il faut renoncer à toutes, car la spiritualité consiste, en fin de compte, à devenir rien, là où ce qui importe est le « rien ».

Tiré de Parabola, Vol. 29, No. 3, Fall 2004, pp. 28-32

 

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