Victime ou bourreau sur le lieu de travail ?

Victime ou bourreau


HARPREET KALRA aborde le thème de la victimisation sur le lieu de travail et évoque son expérience pour y faire face. Dans quelle mesure sommes-nous prêts à nous responsabiliser pour modifier ces modes de fonctionnement ?

Victime et bourreau

Cela faisait deux mois que j’avais intégré le département « stratégie et planification » de la société MCS Entreprises. Je venais de rédiger le projet d’un modèle financier que j’avais transmis à ma supérieure hiérarchique, Linda, pour révision. Quelques heures plus tard, elle m’appela dans son bureau.

« T’ai-je demandé de faire des hypothèses ? », m’a- t-elle crié au moment où je passais la porte.

« Non », ai-je répondu à mi-voix.

« Tu t’imagines pouvoir faire des hypothèses personnelles dans ta position ? », a-t-elle persiflé en quittant la pièce.

Pour moi, les échanges de ce type étaient monnaie courante. En jargon d’entreprise, la routine!

En ce qui me concernait, le rôle de ma supérieure se résumait à peu près à ça : avoir affaire à moi le moins possible, ne me laisser aucune liberté créative pour penser, me donner des instructions floues en me chargeant d’une tâche et me couvrir de critiques acerbes.

« Qu’est-ce que j’attends pour quitter ce poste ? Est-ce que je démissionne maintenant ? Ai-je assez d’argent pour payer mon prêt hypothécaire ? » Voilà, entre autres, les questions qui tournaient dans ma tête alors que je retournais à mon bureau en traînant les pieds.

Dans certaines circonstances, j’étais la victime, et dans d’autres, le bourreau. Voilà pourquoi je souffrais… Les comportements de Linda qui me blessaient étaient précisément ceux que je portais en moi, même s’ils étaient de moindre intensité.

Il y a les boss exigeants, les boss difficiles, les boss collaboratifs, les boss faciles, et puis il y a les psychopathes. Selon une étude, un chef d’entreprise sur cinq est un psychopathe. Je savais que ma supérieure en était une.

J’étais persuadé que la plupart de mes anciens patrons avaient été de bons chefs, bien qu’ils aient eu certains traits de personnalité que j’estimais inacceptables. Mais après avoir connu Linda, j’ai vraiment pris conscience de leur bonté. Si j’en avais eu la possibilité, je me serais volontiers accommodé de tous leurs traits inacceptables.

Je me sentais mal. Graduellement mon état d’esprit vira à l’apitoiement : « Pourquoi moi ? Mais c’est du mobbing ! Je suis devenu son bouc émissaire ! » Il ne m’avait pas fallu longtemps pour endosser le rôle de la victime. En tout cas, c’est comme ça que je me voyais !

La méditation : ouverture vers une nouvelle compréhension

J’avais commencé à pratiquer la méditation Heartfulness quelques mois plus tôt. Un matin, après ma méditation, alors que j’étais dans un état calme, contemplatif, j’entendis une voix intérieure murmurer : « Toute victime est un criminel en puissance, pour peu que les circonstances changent. » Je ne saisis pas entièrement sa signification, mais je notai la phrase dans mon journal et partis travailler.

J’avais un voyage d’affaires programmé à Paris pour rencontrer la nouvelle équipe de notre agence de recherche. Dès mon arrivée au bureau, je me dirigeai vers Priya, la responsable de la gestion administrative qui assistait tout le personnel de MCS au niveau logistique. Elle n’avait pas encore fait la réservation.

« Mes billets pour Paris ne sont pas réservés ? », demandai-je d’un air réprobateur. « J’essaie d’avoir les meilleurs tarifs. Laissez-moi le temps. Je devrais les avoir pour demain », me répondit-elle d’une voix morne. « Vous en êtes sûre ? » lançai-je d’un ton sarcastique et méprisant avant de foncer vers mon bureau.

Le soir, sur le chemin du retour, cette conversation avec Priya me revint  sa voix morne, son air désabusé. Le ton et le regard que j’avais en présence de Linda. C’est alors que le sens de ma voix intérieure du matin fit son chemin en moi.

C’était ça ! Dans certaines circonstances, j’étais la victime, et dans d’autres, le bourreau. Voilà pourquoi je souffrais… Les comportements de Linda qui me blessaient étaient précisément ceux que je portais en moi, même s’ils étaient de moindre intensité.

En fait, chez Linda, le trait de caractère qui me blessait le plus était celui qui était le plus présent en moi.

Le matin, je ne pouvais saisir le sens de ma voix intérieure. Peut-être ne le voulais-je pas, d’ailleurs. Après tout, j’ai un ego. Comment pourrait-il accepter sans sourciller l’idée qu’il est pétri des mêmes comportements et des mêmes tendances qu’il déteste chez les autres ?

Quand on se penche sur le malheur des autres, qu’on éprouve de l’empathie, on aimerait croire que c’est de la pure compassion. Mais s’agit-il vraiment de cela, ou de notre ego déguisé ?

Et que se passe-t-il lorsque la situation s’améliore pour la victime ? Quand son langage non verbal et son comportement se transforment et qu’elle devient plus confiante, plus assertive, plus heureuse ? Cela modifie la perception que nous avons de cette personne.

Auparavant on lui avait mis l’étiquette de victime. Maintenant on la considère comme quelqu’un qui s’y croit, qui se donne des airs. Pire, on ne supporte plus le moindre faux-pas de sa part.

Quand on se penche sur le malheur des autres, qu’on éprouve de l’empathie, on aimerait croire que c’est de la pure compassion. Mais s’agit-il vraiment de cela, ou de notre ego déguisé ?

Au moment où l’ego se rend compte que l’autre ne souffre plus, il ne s’identifie plus à lui. Pourquoi ? Parce que l’autre n’est plus dans le même bateau. Quel bateau ? Celui de la souffrance. Aussi triste que cela puisse paraître, ce type de comportement se rencontre dans nos relations les plus intimes. Dès lors, les relations fondées sur la compassion subissent de cuisantes épreuves.

Lorsque j’ai pris conscience de cette dure réalité, il ne m’a pas fallu longtemps pour que je la laisse imprégner tout mon être. Cette acceptation a très largement contribué à mon bien-être global. Elle a considérablement réduit ce yoyo émotionnel qui me caractérisait entre ces extrêmes : affection-dureté, compassion-critique, tristesse-joie, etc.

Un sentiment d’équilibre et de calme s’est installé en moi, bien qu’il ne soit pas encore cet état permanent auquel j’aspire.

Si cette nouvelle conscience et cette acceptation m’ont peu à peu conduit au calme et à l’équilibre, ce n’est pas arrivé sans peine. Je m’efforce constamment d’être attentif à mes pensées, mes émotions, mon comportement, aussi bien seul qu’avec les autres.

Dans cette recherche du changement et du bonheur, mon allié le plus puissant a été la méditation Heartfulness. Comment m’a-t-elle aidé? En défaisant les nœuds que j’avais formés en moi depuis si longtemps. Quels nœuds? Tous les «je suis ceci» et les «je ne suis pas cela », qui se définissent sur la toile de fond des « il est ceci » et des « elle n’est pas cela ».

Je suis intelligent, je ne suis pas encore PDG, mon fils est désobéissant, ma femme ne m’écoute pas, Bombay est invivable, je mérite un meilleur poste… La liste pourrait englober tout l’univers.

Pourquoi n’ai-je pas pu dénouer ces nœuds tout seul sans la méditation ?

D’abord parce que je ne souhaitais pas les dénouer. En fait ils me définissaient, ou plutôt je me définissais à travers eux. Les défaire signifiait que je devais lâcher une partie de moi-même, une partie de qui je pensais être.

Ensuite et surtout parce que, pour les défaire, il aurait fallu que je sache qu’il s’agissait de nœuds. Comment les dénouer fut secondaire. En fait, ces nœuds faisaient tellement partie de mon système que je pensais qu’il était normal de vivre avec.

Grâce à la méditation, à mesure que l’hyperactivité de mon esprit s’est calmée, j’ai eu une vision plus claire de mes relations  avec les autres, avec mon travail, avec ma santé, avec le succès. Les nœuds ont commencé à se montrer ; ils m’ont ouvert à une nouvelle compréhension, et m’ont permis de voir comment je me comportais, et surtout pourquoi je me comportais ainsi.

J’ajouterai que mon identification au rôle de victime auquel j’ai fait référence ici était un de mes nombreux nœuds.

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